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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/159

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étendu le bonheur sur ce grand empire, et qui a rendu cette nation la plus puissante comme la plus civilisée. » Ce bonheur, je crois l’avoir prouvé, n’a pas été sans mélange, mais on ne saurait contester que l’industrie n’ait changé la face de l’Angleterre, et qu’elle n’ait agrandi la sphère où ce peuple se meut. La manufacture est devenue le trait principal du pays, à tel point que toutes les autres industries en ont contracté plus ou moins le caractère, et qu’elles en suivent l’impulsion.

L’industrie manufacturière a donné à la Grande-Bretagne ce point d’appui qu’Archimède cherchait pour soulever le monde. La manufacture britannique travaille surtout pour l’exportation, et ce n’est pas d’elle que l’on peut dire que ses meilleurs consommateurs lui sont fournis par le marché national. Entre toutes ces industries qu’alimentent les commandes venues de l’étranger, celle du coton et, dans l’industrie cotonnière, celle de Manchester, dépend plus qu’aucune autre du commerce extérieur. Dans les exportations de l’Angleterre, les filés et les tissus de coton comptent pour moitié, 24 millions sterling sur 49. « Le commerce du coton, dans ce pays, dit M. H. Ashworth [1], est principalement un commerce d’exportation. Sur sept balles de filés ou de tissus que nous manufacturons, une seule est destinée à la consommation intérieure. Ainsi toutes les classes de sujets anglais réunies ne contribuent au développement de cette industrie que dans la proportion d’un jour de travail par semaine ; il s’ensuit que nous dépendons des étrangers pour les six septièmes de l’ouvrage que nous faisons, et, comme les six septièmes de nos produits manufacturés sont vendus dans les marchés libres du monde, on voit qu’aucune espèce de protection, alors même qu’elle nous serait offerte, ne pourrait nous servir. »

M. Ashworth a dit vrai : au point où la manufacture de coton est arrivée de l’autre côté du détroit, le gouvernement ne peut plus rien pour la protéger, mais il peut beaucoup pour lui nuire. La liberté commerciale devient pour cette industrie une question de vie ou de mort. Toute restriction que l’on écrit dans les lois du pays lui ferme au dehors quelque débouché important, et pour qu’elle prime, sur les marchés les plus lointains, la concurrence étrangère, il faut qu’aucune entrave ne gêne son essor. De là, cette lutte si vive et si durable entre les manufacturiers qui veulent ouvrir le marché anglais et les propriétaires fonciers qui s’efforcent de le tenir fermé, sachant bien

  1. Discours de M. H. Aslmorth à Covent-Garden, le 1er mars 1844.