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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/158

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l’approvisionnement du marché intérieur. Les manufacturiers qui travaillent pour la consommation nationale ne sentent pas d’autre excitant ni d’autre frein que la concurrence qui s’établit entre eux ; et, comme le champ qu’ils exploitent a des limites qui leur sont connues, rien ne les poussant à devancer par une production immodérée le mouvement naturel de la richesse et de la population, ils n’ont plus qu’à faire face aux accidens que le cours des saisons ou la marche du gouvernement amène dans la situation du pays. Toutefois, cela ne constitue pas une industrie bien vigoureuse, car le travail que l’on met à l’abri des chocs extérieurs est comme le corps d’un homme qui n’aurait jamais été exposé à l’inclémence de l’air ; il reste faible, et végète dans la médiocrité. C’est ce qui arrive à la France derrière la triple muraille de ses tarifs protecteurs.

Une industrie qui s’organise pour aller chercher des consommateurs sur tous les marchés du monde est au contraire un édifice qui a besoin de solidité non moins que de grandeur, et dont les fondemens doivent reposer, pour ainsi dire, sur le roc. En revanche, rien n’est plus mobile ni plus variable, et il y a un tel conflit dans les chances qui l’attendent, qu’elle ne peut se sauver qu’en renouvelant et qu’en agrandissant perpétuellement ses combinaisons. Il faut qu’elle lutte contre la concurrence du dedans et contre celle du dehors, qu’elle connaisse les habitudes et les ressources de toutes les contrées, qu’elle prenne garde aux tarifs étrangers comme aux tarifs nationaux, qu’elle veille, avec la même sollicitude, sur ses approvisionnemens et sur ses débouchés, qu’elle étudie les dérangemens du crédit aussi bien que ceux du commerce, et qu’en étendant ainsi le domaine de la prévoyance, elle se réserve encore quelque défense contre l’imprévu. Une guerre survenant ou même une loi de douanes peut lui retrancher du coup tout un peuple de consommateurs. Une panique monétaire peut lui enlever sur l’heure ses moyens d’action. Plus ses opérations sont colossales, et plus les commotions qui la frappent sont pour elle à redouter.

De tous les pays manufacturiers, l’Angleterre est celui où la manufacture tient le plus de place, et affecte au plus haut degré les destinées de la population. Les travaux de l’agriculture, qui emploient en France les deux tiers des habitans, n’en occupent en Angleterre que 25 sur 100. Les comtés manufacturiers et commerçans, dont la surface représente à peine la troisième partie du territoire, renferment plus de la moitié (54. pour 100) de la population. « L’industrie manufacturière, disait récemment sir J. Graham devant la chambre des communes, est l’arbre auquel notre petite île doit sa prospérité, qui a