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(dry-grinder), quelle que soit la vigueur de sa constitution, ne dépasse jamais l’âge fatal de trente-cinq ans.

On a fait des idylles charmantes sur l’intérieur des manufactures. M. Baines et M. Ure après lui ont prétendu que le travail dans une filature, au lieu de fatiguer l’ouvrier, était éminemment léger et facile. «C’est la vapeur, disent-ils, ce sont les machines qui travaillent ; l’homme n’a qu’à leur fournir les matières premières, qu’à surveiller leurs mouvemens, et qu’à transporter les produits d’une mécanique à une autre à mesure que la confection en est terminée. Les manufactures de laine présentent les travaux les plus pénibles ; elles ont cependant les plus robustes ouvriers. » Il est vrai que l’industrie n’exige pas généralement un grand déploiement de force musculaire ; mais faut-il féliciter l’ouvrier de ce changement dans sa condition ? J’en appelle à M. Baines lui-même. Il reconnaît que les ouvriers en laine, qui exercent davantage leurs muscles, jouissent d’une santé meilleure que les ouvriers en coton. Les ouvriers des forges à leur tour sont plus robustes que les ouvriers en laine. D’où vient cela, si ce n’est de la nature même de leur occupation ? Ce qui fatigue le corps humain, ce n’est pas la grandeur, c’est la permanence de l’effort. Nous avons besoin de lutter contre les élémens, de triompher de la résistance de la matière, d’agir en un mot sur la nature et sur nous-mêmes, pour tenir nos forces en équilibre, et au besoin pour les développer. Les anciens, à défaut des travaux corporels, se livraient aux exercices violens de la gymnastique ; ils savaient que la fatigue entre dans l’hygiène, mais à la condition des intervalles et du repos.

Les travaux des champs sont rudes. Creuser la terre avec la pioche et avec la bêche ou la retourner avec la charrue, voilà une occupation qui exerce tout ensemble les jambes et les bras ; mais après un vigoureux coup de collier, bêtes et gens reprennent haleine, l’homme prend le temps d’essuyer la sueur qui coule de son front. Dans le travail industriel, il n’y a pas un instant de relâche. Au lieu de commander aux machines, ainsi qu’on l’a dit, l’homme les sert. L’ouvrier est un esclave obligé de régler ses mouvemens sur ceux de la machine à laquelle il est attaché, avançant quand elle avance et reculant quand elle recule, luttant avec elle de vitesse, et ne pouvant pas plus qu’elle s’arrêter. Les officiers expérimentés déclarent qu’un soldat ne resterait pas sans inconvénient sous les armes plus de six à huit heures par jour. Que sera-ce d’un fileur, qui doit tous les jours non-seulement se tenir debout, mais aller d’une machine à l’autre durant treize ou quatorze heures, et dont l’attention doit rester constamment fixée