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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/139

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inférieures économisent sur leur nécessaire, dans un temps où les classes Supérieures ne savent pas économiser sur leur superflu. Quel grand seigneur ne dépense pas chaque année la rente de ses terres, et souvent même n’en hypothèque à l’avance le produit ? Un fabricant ou un négociant augmente sa fortune par des spéculations ; mais quand il a cessé d’acquérir, c’est tout au plus s’il conserve ce qu’il a amassé. Dans les rangs de la classe laborieuse, on épargne pour s’établir ; mais la famille une fois fondée, on vit au jour le jour, et l’on s’en remet à la destinée. En France, l’habitude de l’épargne dure plus long-temps, parce que chacun vise à devenir propriétaire ; en Angleterre, on ne saurait se proposer un tel but. Plus un peuple est riche, et moins il est économe ; il n’y a pas d’ouvriers mieux payés ni plus dissipateurs que les ouvriers anglais. En général, l’accumulation des capitaux ne s’opère pas dans la Grande-Bretagne par le même procédé que chez nous. L’Anglais s’enrichit par ce qu’il produit, et le Français par ce qu’il épargne. Si nous avons, sous ce rapport, les vertus antiques, nous avons aussi contracté quelque chose de la stérilité de cet ordre social. Nos voisins sont moins modestes dans leurs appétits ; mais, s’ils consomment beaucoup, ils créent davantage encore. Notre richesse vient principalement de l’économie et la leur de la production.

La manufacture de M. T. Ashton présente un contraste parfait avec celle de M. H. Ashworth, contraste aussi grand que l’est dans des conditions également honorables celui de leur caractère personnel. M. Henry Ashworth est une figure austère qui réunit la rigidité du quaker à l’énergie que donnent l’esprit d’entreprise et les intérêts mondains. Sa philanthropie n’est pas bornée par l’horizon de sa filature ; il s’occupe d’idées générales : il est membre de la société de statistique et de la ligue qui combat les lois sur les céréales. Il tient à la règle autant qu’au progrès, et chez lui tout est écrit, les devoirs du maître comme ceux de l’ouvrier. M. Thomas Ashton est, lui, un homme essentiellement pratique, qui ne refuse pas ses sympathies au bien général, mais qui songe principalement à celui qu’il peut réaliser. Sorti de la classe laborieuse, il en a gardé la simplicité ainsi que la bonhomie. C’est un vieillard encore ingambe qui est dans toute la verdeur de son bon sens. Il n’a pas voulu de règlemens écrits dans sa manufacture, les trouvant gênans pour le bien et inefficaces contre le mal. « L’autorité du manufacturier, dit-il, doit être absolue ; c’est un gouvernement qui doit être despotique, si l’on veut qu’il soit paternel. Il faut qu’il ait le droit de fermer les yeux sur des négligences accidentelles, et, en cas d’habitude, il vaut mieux renvoyer un ouvrier