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humaine. Quand la pensée de l’homme s’élève, par un effort de génie, jusqu’aux grandes combinaisons de la mécanique et de la vapeur ; quand il devient en quelque sorte maître des élémens, il ne se peut pas que ces découvertes ajoutent naturellement à sa faiblesse. Jusqu’à ce jour, tous les pas faits par la civilisation ont accru le bien-être ainsi que les lumières ; c’est la destinée du monde que nous habitons, et cette destinée ne se démentira pas. Seulement, il y a pour les peuples, il y a pour les institutions d’un pays des époques de transition qui sont traversées par bien des misères. Le système manufacturier en Angleterre et ailleurs est dans cette période d’épreuve. La rapidité même de sa croissance, l’énormité de ses proportions, tout, jusqu’à l’énergie qu’il lui a fallu déployer pour percer les rangs d’une société féodale et pour s’y établir, prouve qu’il est loin encore de son état normal. Les forces nouvellement créées, hommes et choses, ont à prendre leur équilibre. La manufacture, animée par une concurrence sans frein, est semblable aux soldats que Cadmus fit naître en semant les dents du dragon, et qui, à peine nés, s’entretuèrent. Évidemment l’industrie obéit aujourd’hui à un mouvement anarchique ; elle fera tôt ou tard un meilleur usage de sa liberté.

Parmi les causes qui prolongent ce malaise temporaire, aucune n’agit plus fortement que l’agglomération dans les villes des usines et des ateliers. Les métropoles de l’industrie sont des foyers de corruption au fond desquels la population ne jouit pas d’une atmosphère plus salubre ni plus morale que dans les grandes réunions formées par les institutions politiques ou par les intérêts commerciaux. Considéré de ce point de vue, Manchester se place à peu près sur la même ligne que Londres et que Liverpool. Les cités manufacturières ont une influence pestilentielle de moins, qui est l’oisiveté des classes pauvres ; en revanche elles comptent une maladie de plus, qui est la fermentation développée dans les rangs des ouvriers par le contact étroit des âges et des sexes pendant les longues heures du travail. On arrive ainsi aux mêmes résultats par des chemins différens.

Si l’on veut comprendre à quel point les agrégations urbaines vont contre le but naturel de l’industrie, que l’on regarde les petites villes manufacturières dont Manchester est environné. Là, point de mouvement commercial, point de luxe, peu ou point de populations flottantes, rien de ce qui peut troubler l’économie ordinaire d’une cité ; cependant les désordres y sont les mêmes qu’à Manchester. A Bolton, ville de 50,000 âmes, la durée de la vie moyenne est pour les ouvriers de dix-huit ans, un an de plus qu’à Manchester, et trois ans de plus