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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/123

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Staël, sur laquelle elle a eu l’inexplicable imprudence de laisser échapper des paroles de dédain !

Pourquoi l’auteur de Consuelo, jugeant lui-même un passé qui l’a fait déchoir, ne chercherait-il pas pour l’avenir des inspirations meilleures ? Les fautes commises sont grandes, elles ne sont pas irréparables. Avec le talent vigoureux et souple dont elle est douée, Mme Sand pourrait se corriger elle-même, se transformer encore ; mais pour cela il faut qu’elle reprenne sa liberté, qu’elle pense par elle-même, et non pas par d’autres. On a étrangement abusé de son imagination ; on lui a donné des idées, des notions fausses ; on lui a peint l’histoire sous de menteuses couleurs. Elle pourrait encore répudier ces enseignemens erronés et en appeler à sa propre raison, à des études nécessaires. Puisse la critique avoir à signaler dans quelques années ce changement heureux !

Il s’est répandu de nos jours une étrange erreur. On a cru qu’il suffisait de frapper les airs des mots d’avenir, d’humanité, de progrès, pour enfanter une poésie nouvelle. Cette illusion ne serait pas moins funeste aux véritables intérêts de l’art qu’un matérialisme grossier ou que l’imitation impuissante qui tourmente la forme classique sans la féconder.

Jamais on n’extraira une poésie forte d’idées incomplètes et vagues. Ex nihilo nihil. Voyez sur quel fonds substantiel, inépuisable, ont travaillé les grands poètes. L’idéal qui les inspirait était fort positif.

Il y a aujourd’hui comme une suspension, comme un point d’arrêt dans la production des œuvres que l’art peut avouer. Les poètes déjà célèbres se reposent ou se sont mis à dédaigner la poésie pour la politique. Quant aux fatigues incessantes de quelques autres écrivains, on ne sait vraiment si dans le bilan littéraire elles sont profits ou pertes. Il faut donc en venir au chapitre des espérances ; il faut attendre l’heure, le moment des imaginations fraîches et neuves qui aspirent à s’ouvrir, l’avènement d’artistes jeunes, encore ignorés de tous, et qui se cherchent eux-mêmes. À ceux-là, à ces talens inconnus, nous conseillerons de se demander pourquoi tant de naufrages autour d’eux, et comment il est possible d’éviter un pareil sort. Pour peu qu’ils se posent à eux-mêmes ces questions d’une manière précise et sincère, ils reconnaîtront, nous en sommes persuadé, combien il leur serait fatal de tomber, eux aussi, dans les pièges d’un idéal faux. Le véritable idéal est une lumière pure qui colore et vivifie tout ; l’autre est une lueur vacillante qui laisse bientôt au milieu des ténèbres ceux qu’elle devait guider.

Lerminier.