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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/114

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Entre les aventures de Consuelo et celles de la comtesse de Rudolstadt, qui n’est autre que Consuelo anoblie par son mariage avec Albert, Mme Sand a placé un morceau historique intitulé Jean Ziska, épisode de la guerre des Hussites. Ce sont des notes qui lui restaient de ses lectures sur l’histoire de la Bohême. Si elle les donne ainsi sans façon, c’est que plusieurs dames lui ont demandé ingénument ce qu’était ce Jean Ziska, dont parlait si souvent le comte Albert de Rudolstadt. Loin de dédaigner cette sainte ignorance, Mme Sand est charmée de pouvoir faire part à ses lectrices du peu qu’elle a lu sur la matière. C’est fort bien : seulement nous craignons que ses lectrices n’échangent leur ignorance, appelée sainte nous ne savons pourquoi, que contre des notions peu exactes. En effet, Mme Sand nous apprend qu’elle enrichit ce qu’elle a lu de quelques contradictions prises sous son bonnet. Cette déclaration pourra surprendre des gens scrupuleux ; qu’ils sachent donc que l’auteur de Consuelo a toujours été convaincu qu’un savant sec ne valait pas un écolier qui sent parler dans son cœur la conscience des faits humains. Depuis long-temps, Mme Sand avait envie de faire la guerre aux savans secs. Les hommes graves sont aussi suspects à ses yeux ; ce sont des pédans qui veulent, dans les matières historiques, reprendre les choses à leur origine. Quelle prétention ridicule ! L’auteur de Consuelo choisit une route plus courte ; il n’apprend pas l’histoire, il la devine.

N’oublions pas d’ailleurs que Mme Sand n’écrit plus pour les hommes graves ou légers, prolétaires ou bourgeois, riches, nobles ou pauvres, elle n’écrit plus que pour les femmes. En effet, nous l’entendons s’écrier : « Femmes, quand je me rappelle que c’est pour vous que j’écris je me sens le cœur plus à l’aise… » Sans s’en apercevoir, Mme Sand traite ici les femmes assez légèrement. Si elle écrivait pour des hommes, elle prendrait souci de l’origine des choses et de l’exactitude des faits ; mais pour les femmes, tant de travail est inutile. En se donnant la mission d’instruire son sexe, l’auteur de Consuelo s’est créé pour son propre usage une méthode particulière. Quand elle ignore les choses, on sait où elle va les prendre : sous son bonnet ; puis elle s’abandonne à toutes les divinations du sentiment. Les savans secs en penseront ce qu’ils voudront, mais Mme Sand écrit l’histoire avec son bonnet et son cœur. À quoi servent les dons les plus heureux, si une femme qui, dans des compositions charmantes, a montré un talent supérieur, tombe dans ces aberrations déplorables ? C’est que l’esprit le mieux doué peut se gâter lui-même à force d’aveuglement et d’infatuation.

S’il y eut jamais quelque chose de périlleux, c’est de faire parler