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transporter, grâce à elle, nos luttes sur le théâtre qui nous offre le plus d’avantages. La mer nous a été défavorable ; qu’elle ne soit désormais qu’un chemin pour atteindre les terres de l’ennemi. Dans les combats sur terre, tout est en notre faveur, le nombre, la tactique, la tradition, le génie national ; sur mer, c’est l’inverse. Si la descente est possible, comme l’affirme la Note, l’invasion l’est aussi, et elle l’est pour nous seulement. Avec une armée comme la nôtre, on peut avoir la prétention de frapper au cœur l’ennemi et de lui appliquer ce système décisif dont Bonaparte usa pendant quinze ans vis-à-vis des puissances européennes. L’ennemi, au contraire, parvint-il à débarquer quelques troupes, ne saurait sans imprudence les maintenir plus d’un jour dans un pays aussi militairement organisé que le nôtre et avec les moyens rapides que le télégraphe et les chemins de fer vont mettre à notre disposition. L’Angleterre ne pourrait donc nous faire qu’une guerre de boucaniers, pour user de ses locutions ; nous lui ferions, nous, une guerre de conquérans. Les entreprises du directoire dans la baie de Cork, les projets de l’empereur au camp de Boulogne, se reproduiraient avec des chances tout autres et presque avec certitude. Si vingt mille Français, descendus sur le littoral du Munster, y proclamaient l’indépendance de l’Irlande, qui pourrait s’opposer à cet irrésistible mouvement ? le territoire anglais lui-même est-il bien couvert par une armée de quarante ou cinquante mille soldats ; ne pourrions-nous y paraître en forces, y faire sentir le poids de nos armes ? Tel est le but à atteindre, tels sont les services que l’on doit demander à la vapeur ; c’est ainsi que la Note se justifie et se complète.

Dans une vue semblable, il n’est point en effet une seule objection qui ne tombe d’elle-même. On a parlé des combats qui s’engageraient dans les mers éloignées, où la vapeur ne saurait porter ses croisières. Ces combats n’ont jamais eu rien de concluant, et il vaut mieux se les épargner quand ils n’ont point un intérêt réel et ne se présentent pas sous des chances favorables. Nos campagnes de l’Inde ont laissé des souvenirs glorieux, mais ont-elles empêché la capitulation de l’Ile de France ? Dès que nous voulons aller vite en besogne, employer des moyens énergiques et directs, il faut que tout s’efface devant le principal effort. C’est d’ailleurs ainsi que les guerres se terminent promptement, et avant que les coups lointains aient le temps de devenir douloureux. Nos colonies pourraient courir les chances d’un blocus, mais cette crise durerait peu ; un ennemi frappé à la tête perd beaucoup de sa force. De toutes les façons, la querelle serait promptement vidée, et la paix dégagerait les situations compromises.

Peut-être cette manière d’organiser la lutte a-t-elle un tort, celui de réduire toutes les éventualités maritimes à une rupture avec l’Angleterre, et de ressembler à un défi qu’on lui jette. C’est la force des choses qui le veut ainsi. La nation anglaise est la seule qui puisse sérieusement se rencontrer avec nous sur les mers. L’Union américaine est trop loin, et son état naval n’est pas de nature à nous porter ombrage. Aucun des autres empires ne peut entrer en ligne avec nous, pas même la Russie, dont on a fort exagéré la position maritime. Dans le présent comme dans le passé, l’Angleterre est