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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1113

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de cette secousse. Qu’y a-t-il de terminé par une rencontre semblable ? A quoi peut-elle aboutir ? C’est ce qu’il serait difficile de dire. Au prix de grandes pertes, on a fait subir à l’ennemi des pertes plus considérables, et pour peu que les ressources des deux parts soient égales, la même épreuve peut se renouveler à l’infini. Or, n’y a-t-il pas là quelque chose d’incompatible avec une époque où la guerre doit viser à des résultats décisifs et revêtir ces formes promptes, concluantes, dont Bonaparte nous a livré le secret ? Les intérêts ont la voix haute de notre temps, et ils s’accommoderaient peu des lenteurs inhérentes aux guerres d’autrefois.

Ainsi, toutes les armes sont désormais astreintes à recourir aux méthodes expéditives, et la marine ne peut pas s’en tenir au point où en étaient, avant Bonaparte, les armées de terre, c’est-à-dire à la tactique des archiducs. L’emploi de la vapeur appelle forcément ce progrès. Avant elle, une flotte à voiles, quand l’ennemi avait fui devant ses canons, pouvait se dire maîtresse de la mer, et un blocus était le fruit de sa victoire. Aujourd’hui un blocus par des bâtimens à voiles est devenu impossible, et les croisières même seront à peu près impuissantes. Tout est donc changé quant aux résultats ; c’est assez dire qu’il est temps de changer la méthode.

Au lieu d’aller hardiment vers l’innovation, peut-être conviendrait-il de l’attendre si l’avantage nous eût été acquis par l’ancienne tactique. Quand une arme est d’un bon usage, rien ne presse de la réformer pour en prendre une autre. Or, ce n’est point ici le cas. Il est triste pour un peuple de confesser son infériorité, mais il est encore plus dangereux pour lui de se faire illusion sur sa force. En ceci, ce n’est pas la qualité qui nous manque, c’est le nombre. On chercherait vainement, dans un autre pays, un corps d’officiers de marine plus instruit, mieux exercé, plus intrépide. A diverses fois, le nôtre a fourni la preuve de ce qu’il vaut et de ce qu’il serait, si la France tirait du fourreau sa grande épée de bataille. Nulle part aussi, on ne trouverait des vaisseaux mieux armés et mieux installés, des équipages arrivés à un plus haut degré d’instruction et animés d’un meilleur esprit de discipline. Les témoignages des amiraux anglais ne sont pas suspects, et là-dessus ils s’accordent à nous rendre justice. Nous avons donc un service d’élite ; amis et ennemis en conviennent. Malheureusement cela ne suffit pas : le nombre est contre nous, et c’est au nombre que reste l’empire.

Depuis un siècle et demi, cette expérience a été renouvelée assez souvent pour qu’il ne soit plus possible de s’abuser sur l’issue d’une reprise d’armes dans les mêmes conditions. Entre la bataille de la Hogue et celle d’Aboukir, notre marine a parcouru des phases diverses, malheureuses sous le régime des amiraux de cours comme Conflans et Laclue, glorieuses avec des marins comme La Galissonnière, le bailli de Suffren, d’Estaing et de Grasse. Pourtant le résultat final a toujours été le même ; l’avantage est demeuré à nos ennemis. Ni l’élan révolutionnaire ni la gloire impériale n’ont pu tirer la marine de ces intermittences qui aboutissaient souvent à des désastres. Pourquoi cela ? C’est qu’à la suite des affaires les plus brillantes, la question de nombre se retrouvait ou seule, ou accompagnée d’une instruction supérieure. La