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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1111

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chevaleresques aurait fui sans retour. Il ne s’agirait plus que d’organiser d’état à état les violences et les déprédations de la course, et de substituer à la grande tactique les petites ruses des aventuriers. Évidemment, la dignité de l’arme en souffrirait ; il y aurait amoindrissement et déchéance.

Que si le dernier mot de cette réforme n’est pas de savoir fuir à propos ; si la lutte doit s’engager encore, soit entre divisions imposantes, soit d’escadre à escadre, tantôt de voile à voile, tantôt de vapeur à vapeur, ou bien enfin de vapeur à voile, est-il un seul marin qui puisse dire, prévoir dès aujourd’hui ce que seront les rencontres navales au milieu de tant d’élémens divers et avec les agens formidables de destruction que la science vient de remettre aux mains des hommes ? Il y a là tout un inconnu fait pour troubler le regard le plus froid et pour causer des vertiges à la tête la plus calme. La guerre seule livrera le secret qu’elle porte dans ses flancs, et fournira les combinaisons qui doivent y pourvoir. En attendant, la prudence conseille de ne pas mettre un enjeu trop fort sur une partie douteuse, de ne pas immoler ce que l’on tient à ce que l’on espère, de marcher lentement dans la voie de l’innovation, afin que l’avenir de la France ne repose pas tout entier sur une éventualité. Que la voile reste ce qu’elle est, ce qu’elle doit être, notre instrument principal, notre arme essentielle. Elle est moins coûteuse que la vapeur, surtout dans un service continu ; elle répond mieux à notre génie, à notre caractère, aux ressources de notre pays. L’aliment principal de la navigation à feu est la houille, et, richement pourvue de ce minéral, la Grande-Bretagne ferait désormais la guerre à bien meilleur marché que nous.

Telles sont les objections les plus puissantes qu’on ait fait valoir au sujet de la Note de M. le prince de Joinville. Elles ont une gravité incontestable et partent d’un sentiment juste et vrai ; mais ce qui n’est ni moins vrai, ni moins juste, c’est qu’il n’est pas, dans le cours des siècles, une seule innovation qui n’ait soulevé des plaintes analogues et encouru les mêmes accusations. Avant que le fait en vigueur se soit retiré devant le fait qui arrive, toujours il y a eu protestation et lutte. Ce temps d’épreuve est peut-être un bien ; il éclaire les questions, et, fatal aux choses aventureuses ou parasites, il n’assure que mieux le triomphe des grandes découvertes. Cependant, lorsque l’innovation a un caractère irrésistible, une action révolutionnaire, c’est une faute, une faute grave que de rester en arrière avec elle, de la juger d’un œil prévenu, et de ne pas s’en armer des premiers. En de pareilles transformations, l’avantage reste toujours au peuple qui a pris les devans et marche en tête de la réforme. C’est ainsi qu’à la fin du siècle dernier, l’Angleterre, en appliquant avec hardiesse de nouvelles combinaisons mécaniques, s’est emparée du sceptre de l’industrie qu’elle a su garder depuis ce temps. Si elle eût hésité devant une initiative qui devait bouleverser son régime manufacturier, la découverte eût passé en d’autres mains, et cette fortune lui échappait. D’où il suit que, s’il y a, dans les succès de ce monde, une part à faire pour la prudence, il y en a une également, et une grande, pour l’audace.

L’histoire de l’art militaire est pleine de ces leçons. Sans remonter Jusqu’à