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de procéder à de nouvelles élections, et de rentrer dans l’ordre constitutionnel, suspendu par le ministère précédent ; enfin, M. Mon, en qualité de ministre des finances, a commencé la réorganisation générale par son département.

Il y a des siècles que les finances espagnoles sont dans le désordre le plus effrayant. Nul n’a osé sonder cet abîme sans fond. M. Mon a courageusement entrepris cette tâche presque surhumaine. — Jusqu’à lui, les ministres des finances avaient courbé la tête sous la nécessité, et n’avaient cherché à faire de l’argent que par des emprunts, des anticipations, tout ce qui supplée à l’absence des ressources positives en tarissant dans ses conditions vitales la richesse des états. Lui, au contraire, a annoncé dès son début qu’il n’aurait plus recours à ces moyens désastreux, et qu’il chercherait dans l’impôt seul les moyens de faire face aux dépenses publiques. Cette idée si simple est en Espagne une immense révolution. Tous les hommes de bourse, tous les faiseurs d’affaires qui vivent du gâchis financier, ont jeté les hauts cris. M. Mon a inauguré son administration par un acte énergique qui fait en ce moment grand bruit à Madrid ; il a refusé de ratifier le traité passé par le dernier ministre des finances avec le banquier Salamanca pour la ferme des tabacs. D’après ce traité, non-seulement le monopole du tabac était accordé à des conditions onéreuses pour l’état, mais la force publique était mise aux ordres du banquier concessionnaire pour empêcher la contrebande. C’était tout simplement établir un état dans l’état, et fermer, pour satisfaire un besoin présent, une des plus grandes sources de revenu du trésor espagnol. M. Mon a fait acte de bonne administration en le résiliant.

Mais de pareils coups d’état ne se frappent pas sans alarmer beaucoup d’intérêts. Il y a eu pendant quelques jours une véritable insurrection contre le ministre à la bourse de Madrid. Le public, au contraire, a battu des mains. M. Mon a fait venir les principaux boursiers, et leur a déclaré qu’il ne reculerait pas. De plus, il leur a prouvé que, dans leur propre intérêt, ils devaient consentir au nouveau régime. L’Espagne n’a plus rien à aliéner ; il lui devient tous les jours plus difficile de faire même des emprunts ruineux. Ce qu’elle a de mieux à faire, pour payer ses dettes, c’est de mettre de l’ordre dans ses revenus, et d’assurer la rentrée au trésor de sommes considérables qui s’échappent aujourd’hui par toutes les voies. Quand l’état aura des revenus assurés, il redeviendra possible de traiter avec lui, et les gains seront alors licites, tandis qu’ils sont aujourd’hui coupables et honteux.

Il paraît que les boursiers ont compris ce langage raisonnable et ferme. On assure que leur opposition commence à s’atténuer. De son côté, M. Mon, soutenu par la faveur publique, continue le cours de ses réformes. Dans un séjour qu’il a fait à Paris pendant la régence d’Espartero, il a étudié à fond notre mécanisme administratif, la perception de nos impôts, les moyens de contrôle qui empêchent toute dilapidation. Il s’applique à introduire dans son pays, sinon un système complètement semblable, du moins quelque chose de plus régulier que ce qui existe.

Réussira-t-il dans cette entreprise inouïe ? C’est ce qu’il est impossible