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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1102

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à hâter le jour où la force des circonstances amènera un changement que le gouvernement anglais aurait vainement espéré obtenir de la prudence et de l’humanité de la Porte elle-même. « 

Rien de plus transparent à coup sûr que de telles allusions, rien de plus comminatoire que de semblables paroles. Lorsque l’Angleterre se décide à l’action, elle ne reste pas, comme on voit, à mi-chemin, et jamais on n’a annoncé plus clairement à un pouvoir caduc la résolution de l’abandonner à la fatalité qui l’entraîne. L’affaire poursuivie par sir Stratford Canning était grave sans doute au point de vue de l’humanité ; il est difficile pourtant de ne pas s’étonner de la promptitude avec laquelle l’Angleterre arrive tout à coup aux dernières extrémités de la menace, et de la netteté avec laquelle elle énonce une hypothèse en contradiction formelle avec cette stabilité de l’empire ottoman, base présumée de toute sa politique en Orient.

Que faisaient, pendant le cours de la négociation, les divers membres du corps diplomatique à Constantinople ? Leur attitude est curieuse à observer, et révèle d’une manière assez piquante l’état vrai de l’Europe.

Complètement d’accord sur le fond de la question avec l’ambassadeur d’Angleterre, ils avaient tous exprimé à Rifaat-Pacha, dans des conversations particulières, l’horreur profonde que leur inspiraient de pareils actes, et l’espérance qu’ils ne viendraient plus soulever contre le gouvernement ottoman l’opinion du monde civilisé ; mais lorsqu’il fallut approuver officiellement les démarches de sir Stratford Canning, les dissidences se révélèrent dans toute leur force. Le comte de Nesselrode déclara à M. de Titow, dans une dépêche du 6 février, que c’est là une affaire qui exige, par sa nature même, de grands ménagemens, qu’elle doit être traitée par voie d’influence et de conseil, qu’il convient de s’abstenir de démarches comminatoires de nature à impliquer une altération dans les lois fondamentales de l’empire. M. de Metternich, dans ses instructions à M. de Stürmer, annonce partager complètement cet avis, et, tout en exprimant le vœu qu’on puisse obtenir de la Porte la promesse si vivement réclamée par sir Stratford Canning, il prescrit à l’internonce d’éviter les termes péremptoires que son collègue d’Angleterre croyait pouvoir employer pour forcer la main au sultan. L’opinion de Saint-Pétersbourg et de Vienne décida immédiatement celle du gouvernement prussien, et le chargé d’affaires de Prusse, qui, au début de cette affaire, avait, avec l’approbation de M. de Bulow, chaleureusement appuyé les démarches de sir Stratford Canning, dut conformer son langage et sa conduite à celle de ses deux collègues de Russie et d’Autriche.

Restait le ministre français : rien dans les démarches de celui-ci ne rappelle, même indirectement, ni les droits particuliers, ni la position spéciale de la France relativement aux chrétiens d’Orient ; il se borne à seconder, avec un zèle assurément fort honorable sous le rapport de l’humanité, les actes de l’ambassadeur d’Angleterre. Il reçoit l’ordre de se concerter en tout point avec sir Stratford Canning pour le succès de la négociation ouverte par ce dernier, il est invité à agir et à parler comme lui, il doit procéder