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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1101

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Dans sa réponse à la communication de l’ambassadeur, le grand-visir déclare qu’il a personnellement horreur même d’égorger une poule ; mais il ajoute que ni les ministres ni le sultan ne sauraient, quelque désir qu’ils en éprouvassent, sauver la vie de l’Arménien. Nulle considération, selon ce haut personnage, ne pouvait faire commuer la peine terrible à laquelle la loi religieuse condamne sans miséricorde les renégats. En réclamer l’abolition, c’était contraindre l’empire à abdiquer le principe même de la vie nationale, c’était porter une atteinte irréparable aux droits les plus sacrés de la souveraineté intérieure.

Au moment même où ce débat était le plus vivement engagé entre sir Stratford Canning et la Porte ottomane, dans le courant de décembre 1843, un nouvel attentat, non moins odieux que le premier, fut commis sur la personne d’un jeune Grec, et l’ambassadeur vit dans cette coïncidence même un dédain calculé pour ses sollicitations et un mépris direct de ses conseils. Ces impressions furent accueillies à Londres, et, le 16 janvier 1844, lord Aberdeen adressa à sir Stratford Canning des instructions d’une telle nature, qu’après les avoir fait connaître à la Porte, l’ambassadeur n’aurait pu se dispenser de quitter Constantinople, si ses réclamations catégoriques n’avaient pas été admises. « Le gouvernement de la reine, disait le secrétaire d’état des affaires étrangères, se décide à agir sans attendre la coopération des autres puissances chrétiennes, parce qu’il veut notifier à la Porte une détermination qu’il est décidé à poursuivre tout seul, quelque assuré qu’il soit déjà du concours de tous les autres cabinets européens. » Lord Aberdeen rappelle, pour justifier l’intervention directe et personnelle du gouvernement anglais dans cette occurrence, la tolérance complète accordée aux nombreux musulmans dans l’Inde britannique, et les services de tous genres rendus à l’empire ottoman, depuis plusieurs années, dans les circonstances les plus critiques. Il déclare que les puissances chrétiennes ne supporteront plus ce qu’elles ont pu tolérer dans d’autres temps par indifférence ou par faiblesse. Enfin, cette note remarquable est terminée par le passage suivant :

« Votre excellence insistera donc auprès du gouvernement turc, afin que si la Porte attache quelque prix à l’amitié de l’Angleterre, si elle a l’espoir qu’au jour du péril ou de l’adversité, cette protection qui l’a plus d’une fois sauvée de sa perte sera encore étendue sur elle, elle renonce absolument et sans équivoque à la pratique barbare qui provoque les remontrances actuelles. Votre excellence réclamera une prompte réponse, et, si elle n’est pas favorable, elle demandera une audience au sultan, pour expliquer directement à sa hautesse les conséquences si désastreuses pour la Turquie qu’aurait un refus opposé aux réclamations de la Grande-Bretagne. Le gouvernement de sa majesté attache un si grand prix à la continuation de ses bons rapports avec la Porte, et désire si vivement que la Turquie mérite ses bons offices au jour du danger, qu’il épuisera tous les expédiens avant d’être amené à cette conviction que son intérêt et son amitié sont mal placés, et qu’il ne lui reste plus qu’à regarder au-delà (to look forward to), si ce n’est même