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destinées de l’empire français. C’est là que Charles-Jean eut un entretien de plusieurs jours avec Alexandre, et conclut avec lui un traité d’alliance. L’Angleterre, cette implacable ennemie de Napoléon, connaissant le caractère irrésolu de l’empereur de Russie, le caractère ferme et décidé, les vues politiques de Bernadotte, avait elle-même préparé, demandé cette conférence, et elle en obtint tout le résultat qu’elle pouvait en attendre. Charles-Jean étonna le czar par les idées de résistance qu’il lui exposa, par les plans de stratégie offensive qu’il lui fit concevoir. Déjà il l’avait amené à signer rapidement un traité de paix avec l’Angleterre et la Turquie, et cette mesure doublait les forces de la Russie. Dès ce moment, la campagne d’Allemagne fut résolue, et Bernadotte en calculait tous les succès.

Nous ne voulons point exagérer l’importance de Charles-Jean ; cependant, l’histoire de 1812 et 1813 à la main, il nous paraît bien démontré que sans lui ces années de désastres auraient pu avoir une toute autre issue. La Suède ne prit, il est vrai, aucune part active à la guerre de 1812 ; mais si elle avait été encore notre alliée à cette époque de calamité ; si, pendant que nos troupes pénétraient au cœur de la Russie, les Suédois avaient envahi la Finlande ; si, lorsque nous entrions aux lueurs de l’incendie dans la seconde capitale du czar, les Suédois avaient, de leur côté, menacé Pétersbourg, que serait-il arrivé de cet empire attaqué ainsi à droite et à gauche, placé entre deux armées puissantes ? En second heu, si dans ce moment de crise Charles-Jean n’envoyait point de troupes au secours d’Alexandre, il l’éclairait sans cesse par ses conseils, il lui adressait lettre, sur lettre pour lui tracer des plans de défense, pour relever son courage et affermir sa résolution. Lui seul, à la suite de notre pompeuse entrée en campagne, de notre marche rapide, de nos premières victoires, jugeait le péril de notre situation et le peignait énergiquement au czar, qui parfois avait quelque peine à le comprendre. Charles-Jean lui-même m’a raconté que le jour où l’on apprit à Stockholm le résultat de la bataille de la Moskowa, il vit arriver dans son palais Mme de Staël, tout effarée de cette victoire, et songeant déjà, dans l’incroyable préoccupation de son importance, à quitter Stockholm, comme si l’armée française allait la poursuivre jusque sur le sol de la Suède. « Rassurez-vous, madame, lui dit Charles-Jean ; Napoléon vient de conquérir un nouveau champ de bataille, et il peut tirer de ce succès un parti décisif. Si maintenant il offre la paix à l’empereur de Russie, en proclamant la constitution, l’indépendance du royaume de Pologne, il est sauvé ; mais il n’aura point cette habileté, et il est perdu, a