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De toutes ces méprises, il est sorti quelque chose d’informe que nous caractériserions sévèrement, si le souvenir des gracieuses artisanes d’André ne nous arrêtait pas.

Après avoir montré comment chez Mme Sand les qualités du romancier se sont altérées au milieu de l’atmosphère de préjugés et de passions dont elle s’est laissé envelopper, disons un mot des compositions où ses instincts poétiques ont surtout cherché à se faire jour. Cet examen nous rendra plus facile l’appréciation de la dernière production de Mme Sand, de Consuelo, où l’auteur semble vouloir prendre tous les tons, et se montrer en même temps romancier, poète et philosophe.

Dans la civilisation antique, les objets chantés par les poètes étaient positifs, saillans, précis. On célébrait des dieux dont les attributions et les qualités étaient claires pour tous les esprits, on louait des héros dont le caractère et les passions étaient vivement en relief, on faisait des tragédies avec d’illustres infortunes, éclatans témoignages de l’inflexibilité du destin. Les types que la religion et la société fournissaient aux artistes étaient frappans, complets ; sans doute les artistes y mettaient aussi l’empreinte de leur génie individuel, mais avec réserve et sobriété. Simonide, Pindare, Sophocle, donnent cours à leurs propres pensées : néanmoins on sent toujours que leur lyrisme est inspiré et contenu par la puissance du culte et des traditions historiques. Chez les modernes, la situation est inverse, c’est l’individualité du poète qui domine et transforme les objets qu’il chante : elle s’est faite souveraine. Aussi le lyrisme moderne cherche surtout ses inspirations dans l’infini, dans l’essence des choses. Rien ne le limite, il peut tout atteindre et tout envahir :


Omnia pontus erant : deerant quoque littora ponto.


Ici recueil est grand. Concilier l’infini de la pensée avec la précision de la forme, sans laquelle les œuvres de l’art n’existent pas, est l’éternelle difficulté que les poètes modernes doivent vaincre, s’ils veulent vivre. C’est parce qu’il en a triomphé que Byron est si grand. Il a su donner à des pensées et des sentimens modernes l’adorable précision de l’art antique.

On dit qu’il y eut un moment où l’auteur de Lélia aurait voulu aller rejoindre Byron sur le sol de la Grèce, tant cette jeune imagination était déjà frappée par l’héroïsme et le génie du poète qui se faisait soldat ! en effet, il est facile de reconnaître, en lisant certains ouvrages de Mme Sand, l’impression profonde qu’a produite sur elle le chantre