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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/105

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révolutionnaires, on s’écrie, au nom du catholicisme, que la muse romantique est exclusivement chrétienne et monarchique. Mais le beau, mais l’art et la poésie tels que les comprend le génie moderne, ne s’identifient ni dans ces formes, ni dans ces passions.

Comment s’étonner qu’avec une poétique aussi erronée, aussi mesquine, le roman, au lieu d’être un tableau vrai de la vie, ne soit plus qu’une déclamation monotone ? Aussi le Compagnon du tour de France n’est qu’un factum dirigé contre toutes les classes de la société au nom de la dernière. Pour avoir l’âme élevée, le sens droit, le sentiment des beautés de la nature et de l’art, il faut être prolétaire. Si l’on appartient à la bourgeoisie ou à la noblesse, on se trouve entaché d’un vice originel qui corrompt les meilleures âmes. Cet homme pouvait aimer sincèrement la liberté ; mais, que voulez-vous ? c’est un bourgeois : il ne sera jamais, comme le prolétaire, à la hauteur du problème social. Voici un vieillard bienveillant, aimable, qui emploie sa fortune à vivifier par le travail la contrée qu’il habite ; malheureusement il y a dans son caractère un fonds d’égoïsme et d’hypocrisie : en peut-il être autrement ? c’est un grand seigneur. Pierre Huguenin, compagnon menuisier, et son ami le Corinthien concentrent en eux seuls toutes les grandes qualités. L’homme par excellence, c’est Pierre Huguenin ; le Corinthien, voilà le grand artiste ; à celui-ci la palme de l’art, à l’autre la couronne de la vertu !

Mme Sand ne se contente pas, pour son héros de prédilection, d’une vertu ordinaire ; elle en fait le continuateur du Christ. Voici ce que dit le Corinthien à Pierre Huguenin : « Je ne serai jamais impie, et, dût-on se moquer de moi, je ne me moquerai jamais de Jésus, le fils du charpentier. Qu’il soit dieu ou non, qu’il soit tout-à-fait mort ou qu’il soit ressuscité, je ne peux pas examiner cela, et je ne m’en inquiète pas. Il y en a même qui disent qu’il n’a jamais existé. Moi, je dis qu’il est impossible qu’il n’ait pas existé, et j’en suis sûr depuis que j’ai compris ce que tu penses et ce que tu veux faire comprendre aux autres. Pourquoi serais-tu le premier ouvrier qui aurait eu de telles idées ? Je ne conçois pas comment je ne les ai pas eues plus tôt, et je me dis que tu ne les aurais pas, si des hommes ou des dieux comme Jésus ne les avaient pas répandues dans le monde. » Est-ce assez d’incohérence et de désordre dans les idées ? Nous ne parlons ici qu’au point de vue de l’art et dans l’intérêt du goût. Peut-on imaginer un objet plus blessant pour la raison qu’un ouvrier comparant son compagnon à Jésus-Christ, qui sera, au choix de chacun, un dieu ou un homme ? C’est une question que le prolétaire ne tranche pas. Voilà