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transformations qui contredisaient la sienne. Ici, dans cette Revue, la politique, la philosophie, l’art, l’histoire, la poésie, étaient traités avec plus de maturité, avec plus d’expérience et de réflexion. Entre cette marche plus mesurée et les nouvelles allures de Mme Sand, il y avait un désaccord inévitable que chaque jour aggravait. Enfin, il vint un moment où les compositions offertes par Mme Sand à ce recueil formaient un si étrange contraste avec les principes sociaux et littéraires qui s’y trouvaient défendus, qu’elles n’y purent plus trouver place. Comment le roman d’Horace et le Compagnon du tour de France eussent-ils pu être insérés dans la Revue ? Entre les emportemens démocratiques de Mme Sand et l’esprit de ce recueil, l’incompatibilité était trop flagrante, et la force des choses amena une séparation.

Alors on vit l’auteur d’Horace, par un des plus funestes caprices qui aient jamais pu égarer un écrivain, tourner le dos à cette société d’élite, à ce monde dont il avait brigué souvent et mérité plusieurs fois les suffrages. Mme Sand s’imagina qu’elle ne devait plus écrire que pour le peuple, pour les prolétaires, pour quelques étudians excentriques et leurs maîtresses. Elle n’eut plus pour tout le reste de la création qu’injure et anathèmes ; elle déclara que dans les mansardes il se débitait plus d’esprit en une heure que dans les salons de Paris pendant un mois. Il n’y avait donc plus à balancer ; il fallait changer de lecteurs, de public, et Mme Sand entra enseignes déployées dans le champ de la littérature non plus classique ou romantique, mais prolétaire.

Pour qui faut-il écrire ? eh ! pour tout le monde. Regardez Molière, Voltaire, Jean-Jacques, nos plus populaires auteurs ; ont-ils jamais songé à se mettre au niveau des classes dont cependant ils ambitionnaient les suffrages ? C’étaient elles qui devaient monter, et ce n’était pas à eux de descendre. C’est précisément l’excellence des lettres et des arts de concentrer dans leurs chefs-d’œuvre ce qui touche et affecte tous les hommes, si variées que puissent être leurs conditions sociales, qu’ils soient couverts de bure ou de soie. Le beau, le vrai, appartiennent à tous, et, pour trouver la puissance d’en faire jouir toutes les âmes, ce n’est pas apparemment dans des situations étroites et hostiles qu’il faut se placer.

Consultez les instincts du peuple, vous qui vous vantez à tort d’être les meilleurs interprètes de ses besoins et de ses désirs. Son admiration ne s’égare pas ; au milieu de nos théâtres et de nos musées, elle va droit à ce que l’art et la poésie ont de plus grand, de plus pur et de plus vrai. Livré à lui-même, il admirera naïvement ce qui est