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un ouvrage qui atteint furieusement son but. Mais non, et jugez du comique : tout est sérieux en cette affaire, ou du moins prétend l’être. En tête de ces pages qu’Odry ne désavouerait point rayonne glorieusement comme au-dessus d’un trophée l’écusson des La Rochefoucauld, et sur le rideau de ce théâtre de Jocrisse où parade un moraliste en queue rouge, je lis la superbe devise : C’est mon plaisir ! Au fait, et pourquoi pas ?

Sunt quos curriculo pulverem olympicum
Collegisse juvat...


En fait de poussière olympique, M. le duc de Doudeauville n’a soulevé jusqu’ici que la risée des gens ; mais si c’est son plaisir, qui l’en empêcherait ? Aristote ni Horace n’ont prévu l’argument féodal.

Ici commence une période laborieuse pendant laquelle M. de La Rochefoucauld se voue exclusivement à l’idée de faire revivre en lui son immortel aïeul. A dater de ce jour, vous le voyez prendre à part le moraliste, le méditer, le commenter, le reproduire avec un courage, une intrépidité, qui tiennent de l’héroïsme. On a prétendu que M. Pierre Leroux s’imaginait n’être qu’une troisième transformation de l’âme de Platon, laquelle, avant de descendre en lui, se serait incarnée un moment chez Rousseau, en manière de passe-temps. Si le philosophe socialiste a pu concevoir une aussi modeste pensée à l’égard de l’auteur du Phédon, combien, à plus juste titre, M. de La Rochefoucauld n’était-il pas autorisé à se la permettre à l’endroit d’un écrivain de sa famille, lui descendant direct, lui qu’après tout la voix du sang pouvait instruire ! Ce fut sans doute sous le charme de cette préoccupation dominatrice qu’il résolut, dit-on, un jour d’appeler le premier enfant qui lui naîtrait : Maxime de La Rochefoucauld. L’invention était neuve et piquante, reste à savoir si l’enfant, fille ou garçon (le nom sied aux deux sexes), en eût fort goûté l’à-propos ; mais le noble vicomte n’est point homme à s’inquiéter de pareilles misères. En ce qui concerne ses écrits, M. de La Rochefoucauld a pour coutume de n’interroger que son caprice, et quand le génie de l’observation l’entraîne au galop sur sa croupe, peu importe quels champs il traverse et laboure. Je ne sais, mais il me semble qu’on pourrait comparer les équipées littéraires de M. le duc de Doudeauville à ces chasses tumultueuses des hauts barons du moyen-âge, qui, une fois lancés avec meute et piqueurs, s’abattaient comme un fléau dans la campagne, arrachant et brisant tout sur leur passage. Pour l’illustre écrivain, dès que l’humeur le prend de courir sus aux aphorismes, aucune barrière sociale n’existe plus, et les scrupules du monde aussi bien que les plus simples