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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1025

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prendre aucune part au nouvel ordre de choses, le noble vicomte, dans les loisirs toujours un peu longs d’un exil volontaire, imagina de s’enflammer de belle et furieuse passion pour les travaux de l’intelligence. Une ambition sublime le tenta, et renonçant aux réformes méditées, oubliant pour jamais ses beaux rêves d’un code de morale à l’usage du corps de ballet de l’Opéra, il tourna vers le culte des lettres cet esprit éminemment fécond et ce sens inventif qui le caractérisent. En 1836, ses Mémoires parurent. On ne reprochera jamais assez aux rédacteurs de ces sortes d’ouvrages les abus incroyables qu’ils ont l’habitude de se permettre à l’égard d’autrui. Il vous plaît de mettre le public au courant de vos affaires, et de relever curieusement un beau matin les actes les plus indifférens de votre vie intime : libre à vous, s’il ne s’agissait que de votre personne ; mais, dans la société, il n’y a point d’individu isolé : tout en faisant vos confidences, vous allez faire aussi les miennes et celles du voisin, et du portefeuille dont vous tirez vos notes vont s’échapper, pour être livrés aux vents, les dépôts les plus saints, les plus inviolables, commis à votre bonne foi. Eh quoi ! de ce que j’aurai eu le malheur de vous rencontrer dans le monde, je devrai à toute force figurer dans votre comédie, où, s’il y a un beau rôle, il va sans dire que vous vous l’adjugerez à mes dépens ? Du moins, en ce qui vous concerne, savez-vous bien faire vos réserves, et quand vous diriez tout, même le mal, les satisfactions d’amour-propre seraient là pour vous dédommager de vos prétendus hommages à la vérité. Mais moi, qui ne suis rien, qui tiens à ne rien être, pensez-vous qu’il me convienne fort de me voir de la sorte accommodé à votre guise ? Il y a là évidemment un point de moralité, de haute convenance, qu’un homme de goût, qu’un gentilhomme semblait ne pouvoir pas méconnaître, et quand les Mémoires dont nous parlons furent publiés, le monde regretta que M. de La Rochefoucauld vînt lui donner l’exemple du contraire.

J’allais oublier les Maximes. On n’imagine rien de plus drolatique et de plus bouffon que ce petit livre. S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer, ne fût-ce que pour montrer jusqu’où le sérieux d’un homme peut se maintenir sans broncher. Vous y voyez, par exemple, que l’enfance est une tige fragile qui a besoin d’appui, que l’expérience endurcit le cœur, que la nature est de tous les livres celui qui parle le plus clairement de l’existence de Dieu, qu’une coquette laisse trop percer son désir de plaire, et mille autres remarques, trésors de sagesse et de profondeur découverts laborieusement à la surface. Au premier abord, ceci vous semble une gageure, une sorte de reversi littéraire où c’est le rebours du jeu qu’on se propose, et vous vous dites : voilà