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impérieuse peut-être que pour faire un poète. Et d’abord, dans les choses d’imagination, le prestige de la forme aide beaucoup ; je parle ici d’une certaine forme ayant cours, dont trafiquent d’ordinaire assez adroitement les muses les moins prédestinées. Puis, après tout, il s’en faut qu’on joue si gros jeu. Essayez de rimer malgré Minerve, et vous en serez quitte pour avoir la réputation d’un méchant poète, ou plutôt pour n’en avoir aucune et passer inaperçu dans le monde. Qu’il en est autrement du moraliste malencontreux ! Le lyrisme a son excuse dans sa fougue même et son enthousiasme ; mais comment concilier une erreur persistante avec cette sagacité qu’entraîne nécessairement le sens critique ? Se croire un Lamartine peut être d’un très jeune homme, quelquefois même d’un fou ; mais prétendre se donner de gaîté de cœur dans la société l’emploi d’un La Bruyère est à coup sûr d’un sot. Aussi quiconque affronte délibérément une pareille position doit s’attendre à ce que le ridicule dont il va se couvrir ne touche et n’attriste personne. Libre à chacun de sentir un moment dans sa vie cette démangeaison d’écrire qui de jour en jour semble gagner davantage les vocations les plus rebelles ; contre ce mal bizarre, que j’appellerais volontiers une fièvre littéraire particulière à notre époque, les nouvelles, les petits romans et les petits vers sont d’ordinaire un topique assez convenable, et pour peu que votre dilettantisme sache tenir dans ses lectures une certaine discrétion, on vous le passera facilement. Cependant il y a loin de ces exercices inoffensifs de la pensée, de ces simples écrits, à l’ambitieuse préoccupation d’un homme qui affiche tout haut la manie de se donner pour un peintre de mœurs, et va avec la suffisance d’Oronte vous jeter au nez, sans qu’on le lui demande, des lieux communs et des billevesées de toute sorte qu’il a la faiblesse de prendre au sérieux. Ici la critique sera sans pitié, comme le monde : quelle excuse, en effet, à de semblables travers, sinon la moins pardonnable des excuses, une vanité qui ne se contient pas ? D’officieux éditeurs objecteront, je le sais, des instincts de race, un besoin de céder à des facultés d’observation transmises avec le sang, comme s’il pouvait y avoir pour le génie droit d’hérédité ou de descendance. Ainsi, de ce que vous seriez le petit-fils du grand Corneille, vous en concluriez que vous devez faire des tragédies. Sublime raisonnement dont la naïveté nous frappe ! Cette gloire de famille, à l’ombre de laquelle il était si aisé de vivre, cette consécration solennelle, qu’un homme qui n’aurait que du goût et du tact envisagerait comme un motif de s’abstenir, vous devient un sujet d’émulation, à vous aventureux et superbe ! Voilà qui s’appelle au moins ne pas se décourager à peu de frais. Cependant êtes-vous bien sûr d’atteindre le but où vous visez, et