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semblables à ceux de Persépolis ou de Philé, qui, debout après tant de siècles, se tiennent là comme pour garder la porte d’une ville qui n’existe plus ; en pénétrant dans ce monument d’une architecture si simple et si grande, qu’on appelle le Trésor d’Atrée, en mesurant de l’œil cette voûte antique et si prodigieusement conservée, les pierres gigantesques et inébranlables de cette maçonnerie anté-historique, je me sentais transporté au temps des primitives productions du génie tragique des Grecs. Eschyle a bâti sa tragédie dans ce goût simple, hardi, colossal ; comme les énormes pierres du trésor d’Atrée, les pièces de son édifice sont soudées seulement par l’effort de sa main puissante et tiennent sans ciment.

Si vous cherchez un lieu qui vous puisse donner une complète révélation du génie grec, allez à Athènes. Ce paysage n’a rien qui étonne, cette plaine est poudreuse, ces montagnes sont nues ; mais contemplez ces lignes si nettement dessinées et qui s’abaissent avec tant de mollesse, laissez-vous pénétrer par le sentiment tranquille de la beauté simple, par la douceur de l’air et son élasticité, par la suavité infinie de la lumière ; asseyez-vous sur une des marches du Pnyx, désert aujourd’hui comme il l’était lorsque le bonhomme Dicœpolis d’Aristophane attendait à midi les Prytanes. A votre gauche est le temple de Thésée presque intact ; en face est le Parthénon. Regardez, voilà ce qui s’est fait de plus achevé parmi les hommes. Peu à peu votre œil saisira cette perfection trop grande pour frapper d’abord ; le beau atteindra votre âme par tous vos sens. Le beau, c’est ce que vous voyez, ces montagnes, cette mer, ce ciel, cet horizon, ces monumens. Etranger, ou, comme auraient dit les anciens, barbare, quand vous vous serez éloigné d’ici, vous ne rencontrerez jamais rien de semblable sur la terre.

L’impression que ces lieux font éprouver au voyageur qui peut comparer plusieurs pays est semblable à celle que produit l’étude de la poésie grecque sur l’homme qui a connu et comparé plusieurs littératures. En fermant Homère ou Sophocle, il se dit : Voilà la beauté véritable et souveraine ; jamais il ne s’est écrit rien de pareil chez les hommes. Et en vue d’Athènes, on demande à la poésie athénienne de traduire une admiration qu’elle seule peut exprimer. En gravissant le petit tertre qui s’appelle encore Colone, au milieu d’une plaine qui s’appelle encore Acadimia, et du haut duquel l’acropole fait un si bel effet, on dit avec le poète de Colone : « Ce sont les murs de la ville qui s’élèvent devant nous. — Ce lieu est sacré, je pense. Le laurier, l’olivier, la vigne, y croissent en abondance ; les rossignols y