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avec tant de puissance les flèches du dieu. Pour eux le dieu de la lumière et de la chaleur, était le dieu des vers ; ils lui avaient consacré une cime escarpée et presque inaccessible. La perfection de l’art est un sommet lumineux et ardent que nul sentier ne gravit, et auquel on ne s’élève que par l’essor d’un vol divin.

Au-dessus de l’emplacement de l’ancienne Delphes s’élève le double sommet si souvent invoqué par les poètes. Il domine la grotte très pittoresque d’où s’échappe la fontaine de Castalie, que j’ai vue transformée en lavoir aussi bien qu’Aréthuse. M. Ulrichs fait observer que certains poètes latins, tels qu’Ovide et Lucain, qui n’étaient pas venus à Delphes, semblent croire que les deux sommets au pied desquels la ville était bâtie forment le point culminant du Parnasse, tandis que le Parnasse n’a réellement qu’une cime, et cela est vrai dans tous les sens, au moins du Parnasse antique.

Ce qui n’est pas moins inexact que les expressions d’Ovide et de Stace, c’est la double colline de Jean-Baptiste Rousseau. Quelle colline ! La distance de la poésie de Pindare à la poésie de Jean-Baptiste, de la grande lyre antique à la lyre diminuée du XVIIIe siècle, est tout entière dans cet abaissement du Parnasse, devenu, pour le poète qui n’avait vu que les environs de Paris ou de Vienne, une colline ! Un soir, à Drachmani, me trouvant au pied du Parnasse et suivant de l’œil les vautours qui planaient sur ses flancs, je vins à me rappeler ce vers fameux :

C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur....


Il me fallut un effort inouï de réflexion pour me convaincre que cette fière montagne qui se dressait là devant moi, baignant dans les teintes violettes du soir ses rochers, ses sapins, ses abîmes, c’était le Parnasse de Boileau. En revanche, le Parnasse tel qu’il était devant mes yeux, je le trouvais dans les poètes anciens, et surtout chez Euripide. En contemplant les rochers qui resplendissaient si vivement au soleil du midi, je n’estimais pas trop forte l’expression du poète dans les Phéniciennes : « roche étincelante de feu ! ô splendeur à double sommet ! » Il faut lire à Delphes l’Ion d’Euripide, drame touchant où paraît ce bel enfant, Joas de la tradition grecque, qui cache la royauté de son sang divin sous l’humble vêtement d’un desservant du temple d’Apollon ; on le voit, dans le zèle enfantin de sa piété naïve, lançant ses flèches aux oiseaux qui peuvent souiller dans leur vol le temple du dieu, et qui aujourd’hui volent en foule au-dessus du lieu qu’Eschyle appelle déjà Philornis, cher aux oiseaux. Il y a un grand