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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1011

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par la vivacité française. Pourtant ce qu’on appelait la pesanteur germanique n’a pas empêché les Allemands de produire une poésie lyrique digne d’admiration, et d’avoir leur Pindare chrétien dans Klopstock. Il en a été de la Béotie comme de l’Allemagne, et cette intelligence plus lente dont on la raillait, après s’être long-temps repliée sur elle-même comme dans une élaboration patiente, quand elle s’est manifestée au dehors, a enfanté l’inspiration la plus grave, la plus élevée, la plus profonde qui ait animé la poésie lyrique chez les Grecs. Les chantres brillans de l’Asie mineure et de l’Archipel ont dû céder le premier rang au chantre de Thèbes. Le Béotien Pindare a vaincu par l’énergie concentrée de sa poésie religieuse, comme le Béotien Épaminondas par l’organisation compacte de sa légion sacrée.

Si l’on voulait, on pourrait bien trouver quelque rapport entre les plaines de la Béotie, bordées de montagnes parmi lesquelles s’élèvent à l’ouest l’Hélicon et au nord le Parnasse, entre ces vastes plaines qui au soleil couchant rappellent un peu la majesté de la campagne romaine et la grandeur imposante de la poésie de Pindare : je parle ici de la véritable, de celle qu’ont retrouvée les travaux de Bœckh et de Dissen, et non du faux pindarisme des modernes, cette froide extravagance par laquelle on a voulu singer un original qui n’avait jamais existé ; mais le véritable pindarisme, celui qu’Horace compare si bien à un fleuve puissant qui, accru par les pluies des montagnes, bouillonne immense et profond, ce pindarisme pourrait trouver son symbole dans les vastes campagnes de Thèbes, sillonnées l’hiver par les torrens débordés et battues par les ouragans qui viennent de l’Hélicon. Je ne veux pas abuser de ces rapprochemens. Ailleurs, ils m’ont semblé fondés sur la nature, et je les ai admis ; ici, je les trouve artificiels, et je me hâte de les écarter. Ce n’est point la nature de la Béotie qui a fait le génie de Pindare. Tout ce qu’on doit conclure de ce qui précède, c’est que cette nature n’était pas avec lui dans un désaccord aussi grand qu’on le pourrait supposer. Du reste, Pindare n’est point un poète local, il appartient à toute la Grèce. Ce n’est pas Thèbes ou la Béotie qu’il célèbre, c’est Olympie ou Némée, et ces jeux héroïques, au sein desquels tous les Grecs réunis oublient dans une solennité commune les divisions de race et de patrie, ou plutôt sentent qu’ils ne forment qu’une race et n’ont qu’une patrie. Pindare a le sentiment de l’hellénisme collectif, ou, pour parler comme les anciens, du panhellénisme ; chez lui, ce sentiment qui était l’âme des jeux où ont triomphé ceux dont ils chantent la gloire, ne se renferme pas dans les bornes de la Grèce proprement dite, car le poète a des