Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/101

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


laquelle elle levait l’étendard de la révolte. Cette femme, qui semblait animée d’un courroux si fier contre les prétentions de notre sexe, contre sa tyrannie, son égoïsme, ne peut échapper à la loi commune, et les hommes que tour à tour elle rencontre à travers la vie laissent dans son imagination et dans ses écrits la trace de leur passage. Successivement les hommes les plus divers seront l’objet de son enthousiasme et de son émulation. Au critique succédera le poète, dont l’auteur d’Aldo le Rimeur voudra imiter la capricieuse allure et l’audacieuse gaieté. Quand Mme Sand aura causé avec un prêtre éloquent, elle écrira les Lettres à Marcie, et croira trouver dans les fantaisies du néo-catholicisme une source d’inspirations. Voici un avocat démocrate dont le prosélytisme impérieux et rude entend mettre la plume de Lélia au service de son parti, et veut enchaîner cette muse vagabonde au culte d’une liberté farouche. Enfin un métaphysicien socialiste qui a l’ambition de fonder une religion nouvelle est aujourd’hui pour l’auteur de la Comtesse de Rudolstadt comme un autre Mahomet, dont il faut s’employer à répandre la parole à travers le monde.

En portant successivement tous ces jougs, l’auteur de Mauprat n’en aura pas moins de brusques accès de sauvage indépendance. Dans certains momens elle regardera les plus sages conseils comme des attentats à sa liberté ; elle s’irritera contre ceux qui voudront, dans l’unique intérêt de sa gloire, éclairer son esprit, épurer ses œuvres. C’est alors qu’elle s’écrie, comme saisie d’un enthousiasme bizarre et d’une fébrile impatience : « O verte Bohême ! patrie fantastique des âmes sans ambition et sans entraves, je vais donc te revoir ! J’ai erré souvent dans tes montagnes et voltigé sur la cime de tes sapins ; je m’en souviens fort bien, quoique je ne fusse pas encore née parmi les hommes, et mon malheur est venu de n’avoir pu t’oublier en vivant ici. » Quelles sont donc ces réminiscences étranges qui viennent porter le trouble dans l’âme de Mme Sand ? On dirait qu’en se plongeant dans le passé, elle cherche à saisir des souvenirs de famille et de race, souvenirs encore pleins des émotions désordonnées de la vie de théâtre et de la vie de guerre.

Il y eut un moment où l’auteur de Jacques paraissait surtout frappé de ce qu’a de noble et de pur la vocation du poète, quand il écrit ce qu’il sent dans la complète indépendance de son génie. En comparant les artistes aux hommes politiques, Mme Sand pensait alors que les premiers étaient plus sincères et plus heureux que les seconds, parce qu’ils n’étaient pas condamnés à tout sacrifier à un but, unique objet de leurs soucis, de leurs efforts. Qu’il est fâcheux qu’elle n’ait pas