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de l’ouest. Hésiode a exprimé les inconvéniens de la situation d’Ascra dans ce vers plein d’humeur : « Ascra, lieu mauvais en hiver, déplaisant en été, toujours fâcheux. » Le père d’Hésiode était né sur la côte de l’Asie mineure, dans la ville éolienne de Cymé, dont l’histoire se mêle à celle de Smyrne, sa voisine ; des entreprises de commerce, le besoin de fuir la pauvreté mauvaise, l’avaient amené au fond de la Béotie. On croit, dans les tristes accens d’Hésiode, entendre gémir la poésie exilée de son brillant berceau d’Ionie, et l’on comprend pourquoi, sur cette terre moins heureuse, elle aura un caractère plus sombre.

Si Homère sait à peine ce que c’est que l’hiver, Hésiode en décrit longuement les rigueurs. Il trouve, pour les exprimer, des couleurs qui semblent étrangères à l’antiquité grecque. Il peint les glaces s’étendant sur la terre au souffle de Borée, qui déracine les chênes et les sapins, tandis que les animaux s’enfuient tout transis devant la neige, et que le froid fait clapoter leurs dents. On frissonne en lisant cette peinture, on dirait presque un poète du Nord. Il n’y a donc pas lieu d’être surpris si la narration sereine d’Homère fera place, chez Hésiode, à la réflexion mélancolique. En présence de la dure réalité qui l’environne, il laissera sans cesse échapper des sentences lugubres et des plaintes amères. « Nés à peine, dira-t-il, les hommes vieillissent dans la douleur. Une multitude de maux errent parmi eux ; la terre est pleine de maux, et pleine de maux est la mer. » Après avoir raconté les âges du genre humain qui l’ont précédé, Hésiode s’écrie : « Pourquoi suis-je venu au monde dans ce cinquième âge ? Que ne suis-je mort plus tôt ou né plus tard, car maintenant c’est l’âge de fer ! Ni le jour ni la nuit les hommes n’ont de relâche, dévorés par les peines, les travaux, et les soucis que les dieux leur ont envoyés. » Cette tristesse va jusqu’à la plus sombre misanthropie, quand Hésiode déclare la justice tellement persécutée sur la terre, qu’il regarderait comme un grand malheur pour lui et pour son fils d’être justes, lorsqu’il se plaît, dans deux de ses poèmes, à raconter de deux manières différentes comment la femme est la source de tous les maux, et à lancer contre elle des traits grossiers. Homère a un autre génie lorsqu’il nous montre les vieillards troyens pardonnant à Hélène à cause de sa beauté.

Habitant une contrée célèbre autrefois, et encore aujourd’hui remarquable par sa fertilité, Hésiode a été un poète agricole. En Grèce, ses préceptes sur le labourage et la moisson sont observés par les descendans de ceux auxquels il adressait ses enseignemens, parce que ces préceptes étaient fondés sur l’expérience locale et sur la nature du pays, qui n’a point changé. Encore aujourd’hui le paysan