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LA FLORIDE.

à New-Echota ! Quant à M. Michel Chevalier, il dresse tranquillement le tableau statistique de la population indienne, en conclut avec le plus grand calme que la race caraïbe disparaîtra sous peu de l’Amérique septentrionale, et se console en observant qu’il en existera toujours des échantillons dans l’Amérique du Sud !

Ainsi, parce qu’on transporte d’Afrique dans les colonies quelques milliers de nègres qui ne font guère que changer d’esclavage, qui souvent échappent par la servitude à une mort cruelle, des voix éloquentes s’élèvent avec raison, nous sommes les premiers à le proclamer, contre ce trafic infâme ; des sociétés se forment, des gouvernemens s’émeuvent, et l’Europe se coalise pour soutenir la cause de l’humanité. Mais en même temps on extermine une race tout entière : une nation puissante travaille sans relâche et d’un commun accord à cette œuvre d’anéantissement, et personne ne crie à la barbarie, pas un de ces hommes qui tressaillent au seul mot de nègre, ne sent le moins du monde s’émouvoir ses entrailles ! Pourquoi cette différence ? Les hommes rouges ne sont-ils pas nos frères aussi bien que les noirs ? La race caraïbe, incontestablement supérieure à la race éthiopique, est-elle moins digne d’intérêt ? Nul n’oserait répondre affirmativement. Malheureusement son existence ou sa destruction importe peu à la politique de ce pays où l’on ne peut frapper un cheval sous peine d’amende, où il est permis en revanche d’assommer un homme aux applaudissemens des parieurs. Aussitôt que l’Angleterre a cru pouvoir se passer d’esclaves, elle a voulu supprimer l’esclavage dans les colonies rivales : elle a proposé et obtenu dans ce but l’emploi de moyens qui lui assurent l’empire des mers. Un jour sa sollicitude s’étendra jusqu’à l’Indien. Ce sera quand sa digne fille, l’Union américaine, prête à planter son drapeau sur les côtes occidentales du Nouveau-Monde, menacera les marchands de l’Inde d’une concurrence redoutable. Oh ! alors, on peut le prédire d’avance, la moderne Carthage sentira tout ce qu’il y a d’odieux dans la conduite des États-Unis envers les Peaux-Rouges. Ses écrivains prêcheront la croisade, ses lords organiseront des comités, ses ministres multiplieront les notes diplomatiques et armeront leurs vaisseaux. Mais il ne sera plus temps, et le dernier des Caraïbes sera tombé sous la balle de quelque rifle en maudissant cette race blanche qui semble prédestinée à dévorer toutes ses sœurs.


A. de Quatrefages.