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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/999

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l’histoire. Le dévouement qu’ils ont aujourd’hui pour le tsar schismatique, ils l’avaient auparavant pour le catholique césar de Vienne, quand c’était l’Autriche et non la Russie qui jouissait de l’initiative en Orient. Alors l’Autriche n’avait qu’un signe à faire pour provoquer l’insurrection des rayas serbes, qui émigraient en assez grand nombre pour former, entre la Turquie et la Hongrie, un royaume entier, la Slavonie. La république latine de Venise avait également possédé toute l’amitié des Tsernogortses, qui prouvaient ainsi au monde qu’on accuse à tort ces guerriers de faire prévaloir la religion sur les intérêts politiques. Malgré l’antipathie naturelle de son peuple pour les Allemands, le vladika actuel voulait se faire sacrer à Vienne et contracter alliance avec l’Autriche ; mais le cabinet impérial, par son extrême circonspection et sa froideur dédaigneuse, déconcerta Pierre II, qui partit pour Pétershourg, où il obtint les plus grands honneurs et toutes les garanties demandées inutilement à Vienne.

Non content de soutenir les Serbes chez eux, le tsar cherche encore à les attirer dans ses armées, et c’est surtout aux Tsernogortses qu’il s’adresse. Le bruit s’était même répandu eu Serbie l’année dernière que, désespérant de trouver dans les steppes de son empire une race d’hommes capables de lutter contre les Tcherkesses, il s’était tourné vers la montagne Noire. Mille familles, par conséquent plusieurs milliers de guerriers, avaient consenti, moyennant une solde considérable, à émigrer dans le Caucase. Nul doute que ces montagnards ne fussent pour les Tcherkesses de bien plus terribles rivaux que les Kosaques ; ils ont d’ailleurs, avec les héros caucasiens, plus d’un trait de ressemblance : on retrouve chez eux la taille élancée, le regard fixe et ardent, la démarche audacieuse, les passions implacables, mais franches, des montagnards circassiens. Malheureusement, ils n’ont pas plus que les Tcherkesses les habitudes régulières du soldat européen. Renfermé dans le cercle étroit de la vie de caserne et de l’obéissancee passive, le Tsernogortse cesse d’être un héros et n’a plus d’énergie que pour déserter ; au milieu des riches cités de l’Asie, il rêve à son troupeau, à sa cabane ; toujours étranger en Russie, il chante, perdu dans la steppe immense, sa petite montagne Noire (do goritsi tsernoï), et, s’il ne peut retourner vers sa patrie, une mort prématurée l’atteint. Il en est de lui comme de tous les Gréco-Slaves de la péninsule ; la Russie produit sur eux l’effet du climat des tropiques sur les autres Européens. On a constaté qu’un cinquième des Gréco-Slaves qui émigrent dans le grand empire meurt durant les six premières années de leur expatriation.