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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/978

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fluence parmi eux s’agrandit en raison de la décadence croissante de Raguse. Cette république célèbre était, avant l’invasion des Français, tellement vénérée dans toute la péninsule, que les Slaves de Turquie eux-mêmes venaient faire juger leurs querelles à ses tribunaux. Son aristocratie, toute civile, uniquement occupée de débats parlementaires, ne comprenant que l’ordre légal, étrangère à toutes les prétentions féodales et militaires, était la plus paternelle de l’Europe. Ce petit état, toujours en repos, offrait la plus complète antithèse avec la remuante et belliqueuse république tsernogortse. A Raguse, quand les Français y entrèrent, il n’y avait point eu depuis vingt-cinq ans de peine capitale prononcée contre personne. Lorsqu’on se voyait forcé de rendre une sentence de mort, la république prenait le deuil ; on faisait venir de la Turquie un bourreau, qu’on payait en le renvoyant aussitôt après l’exécution, sans lui permettre de passer même le reste du jour dans cette ville de la paix. Les tchetas tsernogortses et les vengeances que les Serbes latins se voyaient obligés d’en tirer troublaient seules le calme profond du pays.

Avec les Français, une nouvelle ère commença pour les Serbes latins : les saines maximes des vieilles républiques firent place aux idées démagogiques venues de Paris ; plus d’une piesma déplore les excès auxquels se livrèrent alors les jacobins serbes. Ceux de Kataro sont représentés dans un de ces chants écrivant à Bonaparte :


« Ô toi qui es notre père et notre mère, accours vite, si tu ne veux pas que les schwabi nous livrent au Russe ou à l’Anglais ; nous t’attendons. »


Cependant l’influence française ne devait pas s’établir à Kataro sans lutte et sans efforts ; d’autres iounaks écrivaient en même temps à l’amiral Seniavine dans la blanche Corfou :


« Voilà déjà quatre siècles que les Serbes ont perdu leur tsar à Rossovo ; depuis lors, tout ce qu’il y avait de familles illustres dans notre nation a vécu en Brimorée [1], sous l’ombre du doge de Venise, qui nous traitait à merveille ; un père ne saurait être plus doux pour ses enfans. Nous avons été ensuite misérablement vendus à ce dur César de Vienne, qui nous a opprimés neuf ans, et maintenant les jacobins voudraient nous revendre à leur ami Bonaparte. Mais toi, glorieux Seniavine, viens ici nous protéger ; tu seras le père de nos fils. »


Les chants populaires ajoutent que l’amiral russe, ayant lu cette lettre, partit avec sa flotte et qu’il s’empara des bouches de Kataro.

  1. Ce mot désigne tous les pays maritimes où l’on parle serbe.