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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/972

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tagnards étaient comblés de bénédictions par leurs voisins chrétiens, et la seconde moitié du XVIII siècle ne devait plus être pour eux qu’une longue série de victoires. Ils eurent cependant à traverser une dernière période d’angoisses. Huit pachas, sous le visir Mehmet Begovitj, firent subir à la montagne Noire un blocus qui dura sept ans à partir de 1739. Toutefois, par de courageuses sorties contre les nombreux camps retranchés qui les bloquaient, les Tsernogortses affaiblirent peu à peu leurs ennemis et les mirent enfin en pleine déroute. Exaltés par l’ivresse sauvage de leur triomphe, ils brûlèrent vifs, dans une écurie, soixante-dix de leurs plus illustres prisonniers, Ce triste exploit n’a inspiré aucune chanson. Un plus noble souvenir se rattache à la journée du 25 novembre 1756. Un chant plein d’audace, de pureté et de fraîcheur, retrace les évènemens de cette journée avec l’exactitude du plus fidèle bulletin militaire [1].


« Le visir de Bosnie écrit une lettre au noir caloyer, Vassili-Petrovitj ; il le salue et lui dit : « Moine noir, envoie-moi le baratch de la montagne avec le tribut de douze jeunes filles des plus belles, toutes âgées de douze à quinze ans, sinon je jure par le Dieu unique de ravager ton pays et d’en emmener tous les mâles jeunes et vieux en esclavage. » Le vladika communique cette lettre aux glavars des tribus, et leur déclare que, s’ils se soumettent, il se séparera d’eux comme de gens déshonorés. La réponse des glavars fut : Nous perdrons tous la tête plutôt que de vivre dans la honte, quand même la servitude devrait prolonger d’un siècle notre existence. — Fort de l’unanimité des siens, le vladika répond au visir de Bosnie : « Comment peux-tu, renégat, mangeur de prunes de l’Bertsegovine, demander le haratch aux enfans de la montagne libre ? Le tribut que nous t’enverrons, ce sera une pierre de notre sol, et au lieu de douze vierges tu recevras douze queues de pourceau dont tu pourras orner ton turban, afin de te faire ressouvenir qu’au Tsernogore les jeunes filles ne croissent ni pour les Turcs ni pour les renégats, et que, plutôt que d’en livrer une seule, nous aimerions mieux mourir tous perclus, aveugles et sans mains. Si tu veux nous attaquer, viens… Nous espérons que tu laisseras chez nous ta tête, et qu’elle roulera dans nos vallons, déjà jonchés de tant de crânes turcs. » « En recevant cette réponse, le pacha furieux battit des pieds la terre, se prit la barbe dans ses mains et appela à grands cris tous ses capitaines. Ils accoururent avec quarante-cinq mille soldats, et, conduits par le kiaya (lieutenant) du visir, ils s’avancèrent pour mettre à feu et à sang la montagne Noire. Les Tsernogortses les attendaient, retranchés dans le défilé de Brod, sous la blanche forteresse d’Onogochto. Là les deux armées se saluèrent de leurs fusillades sans interruption durant quatorze jours.

  1. Tome IIe de la Grlitsa, 1836.