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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/962

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dent bien des choses, ces nobles Latins ! ils savent travailler avec art les métaux, tisser de précieuses étoffes, mais ce qu’il y a de plus digne d’envie leur manque, ils n’ont point le front haut, le regard souverain des Tsernogortses.


« Voyant les six cents svati rassemblés, Ivo leur raconte l’imprudente promesse qu’il avait faite au doge, et la punition céleste qui l’avait frappé dans la personne de son fils atteint de la petite vérole, et il ajouta : — Voulez-vous, frères, que nous mettions pendant le voyage un de vous à la place de Stanicha, et que nous lui laissions en retour la moitié des présens qui lui seront offerts comme au véritable fiancé ? Tous les svati applaudirent à cette ruse, et le jeune voïevode de Dulcigno, Obrenovo Djouro, ayant été reconnu le plus beau de l’assemblée, fut prié d’accepter le travestissement. Djouro s’y refusa longtemps ; il fallut, pour l’y faire consentir, le combler des plus riches dons. Alors les svati, couronnés de fleurs, s’embarquèrent ; ils forent à leur départ salués par toute l’artillerie de la montagne Noire et par les deux énormes canons appelés Kernio et Selenko, qui n’ont point leurs pareils dans les sept royaumes francs ni chez les Turcs. Le seul bruit de ces pièces fait fléchir le genou aux coursiers, et renverse plus d’un héros.

« Arrivés à Venise, les Tsernogortses descendent au palais ducal. La noce dure toute une semaine, au bout de laquelle Ivo s’écrie : — Ami doge, nos montagnes nous rappellent. L e doge, se levant alors, demande aux conviés où est le fiancé Stanicha ; tous lui montrent Djouro. Le doge donne donc à Djouro le baiser et la pomme d’or de l’hymen. Les deux fils du doge s’approchent ensuite, apportant deux fusils rayés de la valeur de mille ducats ; ils s’enquièrent où est Stanicha, tous les svati montrent Djouro. Les deux Vénitiens l’embrassent comme leur beau-frère, et lui remettent leurs présens. Après eux viennent les deux belles-sœurs du doge, apportant deux chemises du plus fin lin, toutes tissues d’or ; elles demandent où est le fiancé, tous les svati montrent du doigt Djouro. Satisfaits de leur ruse, Ivo et les Tsernogortses reprirent le chemin de la patrie. »


Les piesmas ne s’accordent pas sur la dernière partie de cette histoire. Les chants du Tsernogore rapportent que Stanicha, après avoir reçu sa fiancée, demanda au voïevode d’Albanie sa part convenue dans les présens, et que l’orgueilleux Djouro se refusa obstinément à tenir la promesse donnée. Les chants du Danube, au contraire, sont dirigés contre Stanicha, en faveur du Slave d’Albanie qu’ils appellent Miloch. Ces piesmas, chantées par des Serbes moins belliqueux, et par conséquent moins durs pour les femmes, s’étendent davantage sur la fiancée. Elles montrent la vierge latine priant Stanicha d’exiger de Djouro la restitution totale des présens.


« Je ne puis, crie-t-elle à Stanicha en pleurant de dépit, je ne puis céder cette merveilleuse tunique d’or tissue de mes mains, sous laquelle je rêvais