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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/95

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ainsi par de simples paysannes dans leurs momens d’émotion. En voici une qui a été citée diverses fois en Finlande, traduite par plusieurs voyageurs, et que je me plais à citer encore :

« Ah ! s’il venait celui que je regrette ! s’il paraissait celui que je connais si bien ! comme mon baiser volerait sur sa bouche, quand même elle serait teinte du sang d’un loup ; comme je serrerais sa main, quand même un serpent s’y serait entrelacé ! Le souffle du vent, que n’a-t-il un esprit, que n’a-t-il une langue, pour porter ma pensée à mon amant, pour m’apporter la sienne, pour échanger des paroles chéries entre deux cœurs qui s’aiment ! Je renoncerais à la table du curé, je rejetterais la parure de sa fille, plutôt que de quitter celui que j’aime, celui que j’ai tâché d’enchaîner pendant l’hiver et d’apprivoiser pendant l’été. »

Un paysan a lui-même publié dernièrement un recueil de vers qu’il a composés dans sa demeure solitaire, tantôt en allant labourer son champ, tantôt dans une heureuse journée de doux loisir, au milieu d’un cercle d’amis. Il a lui-même indiqué et noté quelques-unes des mélodies qui doivent accompagner ses vers. C’est un petit livre remarquable par la naïve simplicité avec laquelle ii est écrit, par le sentiment de vérité qui y règne d’un bout à l’autre. Parmi les diverses chansons qu’il renferme, en voici une dont l’idée n’est assurément pas neuve, mais qu’un poète distingué ne craindrait pas d’avouer s’il connaissait la grace harmonieuse, le charme qu’elle a dans l’original :

Le sentiment de la joie se réveille dans mon cœur ; l’alouette revient et chante dans nos vallées.

La voilà qui se balance dans l’air et gazouille ses doux accens, et loue avec amour le Dieu du ciel.

Lorsque, tout jeune encore, j’entendis ta voix pour la première fois, oiseau charmant, il me semblait entendre la voix d’un ange.

« Va, va, ne te lasse pas de gazouiller et de chanter ; mes oreilles t’écoutent, mes regards te suivent.

« Chante, mon petit oiseau, poursuis ton vol vers les nuages, porte à notre créateur l’accent de ma reconnaissance.

« Sois le bienvenu chaque fois que tu reparaîtras dans nos vallées ; ton chant repose le cœur et élève la pensée [1]. »

Le Kanteletar est le vase de cristal où s’épanouissent les plus belles fleurs de cette poésie populaire ; c’est l’anneau d’or qui réunit en un même faisceau les vers du vieillard et ceux de la jeune fille ; c’est le romancero de cette tribu champêtre qui n’a point d’annales héroïques, ni de cycle chevaleresque, qui ne sait qu’aimer et travailler, souffrir et chanter. M. Lœnrot a passé cinq ans à glaner çà et là, comme des épis épars, les diverses pièces rassemblées dans ce recueil. Quelques-unes datent déjà d’une époque très reculée et ont

  1. Huwi Lauluja Hoemehesta ; Helsingfors, 1842. — M. Gottland a aussi publié un choix de poésies d’une douzaine de paysans avec la biographie de chacun d’eux.