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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/942

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public en ferait prompte justice. La fièvre continuant, jetterons-nous le cri de guerre ? appellerons-nous sérieusement la presse française aux armes, pour qu’elle ait à batailler chaque matin, casque en tête, contre Arminius ressuscité ? C’est alors qu’à bon droit l’Allemagne rirait de nous. Les écrivains germains veulent-ils réellement brouiller les deux pays, sans s’inquiéter de penser qu’un seul serrement de main de la France et de la Russie pourrait bien, par hasard, étreindre outre mesure les flancs de Teutonia ? Non, leurs pensées n’ont pas été si graves.

Que l’Allemagne revienne donc au plus tôt à son génie naturel, qu’elle soit telle que nous l’avons connue, et les sympathies de l’étranger ne lui manqueront pas. Qu’elle fasse mieux. Si l’opinion chez nous s’abandonne et s’endort, que l’Allemagne, à son tour, essaie de marcher ; pour faire un pas, qu’elle soulève un moment sa lourde patte posée sur l’Italie ; nous attendons et nous battrons des mains. Surtout, que la patrie de Guttemberg acquière enfin le droit d’écrire ; l’esprit s’exalte dans le soliloque ; il se fausse sous le masque. Déjà, il faut l’avouer, plus d’un signe annonce une réaction salutaire vers le droit sens ; il ne manque pas d’écrivains, dans la presse quotidienne, qui ont su échapper à cette humeur noire et corrompue que l’ennui de la censure entraîne naturellement avec soi. Après s’être assise plus d’une fois au banquet du gallophage, la Gazette d’Augsbourg a été des premières à se dégoûter du ridicule attaché à tant de violences, et il ne sera pas inutile de terminer ces pages en lui empruntant la déclaration suivante qui eût pu leur servir de texte « L’extension de la langue allemande parmi les Français peut être pour nous une source d’orgueil patriotique ; mais elle nous impose à la fois le devoir de mettre plus de conscience dans nos jugemens sur nos voisins, et celui de ne pas compromettre, par trop de suffisance, l’estime qui s’attache au nom allemand. Révolté du ton qui règne parmi nous contre la presse et les lettres françaises, un étranger pourrait concevoir l’idée d’user de représailles. Au train ont vont les choses depuis quelque temps, la matière ne lui manquerait pas ; plus l’esprit de frivolité, dont nous faisons chaque jour un crime à nos voisins, devient une mode en Allemagne, plus la critique allemande doit en surveiller tous les symptômes. »


E. QUINET.