Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/941

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


missant devant lui. Désormais la ville lui appartient ; il y règne. Malheur aux vaincus ! La haute vertu qui le distingue, c’est de ne faire aucune acception de personnes, et souvent j’ai vénéré en silence cet héroïsme qui consiste à se repaître d’abord de ceux qui vous ont tendu la main. Le gallophage n’a aucune des faiblesses de la vie ordinaire. Dans ce sac de la cité, vous espérez le désarmer par une hospitalité empressée qu’il accepte. Point de grace ! vous tomberez le premier sous sa massue. Choyé par vous, au même instant il vous lèche en français et vous écorche en allemand. Mais, vous écriez-vous, je suis des vôtres, sublime vainqueur ; j’ai loué la légende, encensé la Teutonie, traduit Goethe, adoré Jean-Paul ! -Point de merci ! Le lendemain du jour où M. de Lamartine chantait la Marseillaise de la paix et célébrait l’Allemagne, n’a-t-il pas été pour ce fait noblement traîné aux gémonies du teutonisme ? Je frappe qui m’assiste, c’est ma devise. Et là-dessus notre héros, jaloux de mériter enfin ce nom de gallophage, ouvre une bouche plus capable que celle de Grand-Gousier, et, sans plus de discussion ni tenir aucun compte des nuances politiques, il déjeune des blancs, dîne des bleus, soupe des rouges, hache les classiques, embroche les romantiques, du tout fait une lippée ; après quoi, la barbe essuyée, le libraire engraissé, il rentre en victorieux dans son pays, et va déposer sa plume triomphante dans le Walhalla, sous la chapelle d’Alaric, de Genseric ou de Totila, ce dernier point restant absolument à son choix.

Sans poursuivre davantage, croit-on qu’il ne nous en coûte pas de parler sur ce ton du goût littéraire d’un pays qui nous avait accoutumés à un tout autre langage ? Loin de nous l’idée d’attribuer une pareille monomanie à tout un peuple. Sous cette presse irritée par le bâillon, nous connaissons un peuple sage et laborieux, qui s’étonne presque autant que nous de tout ce qu’on lui fait dire, car ce pays est le seul sur la terre où la pensée soit en même temps, et avec la même force, excitée par la science et refoulée par la censure ; ce qui fait que dans les matières publiques l’opinion se dénature aisément et se tourne en un fiel que l’on n’observe que là : à ce mal il n’est aussi qu’un remède, la liberté. De bonne foi, l’Allemagne voudraitelle que nous prissions au sérieux tant d’absurdités haineuses, qui, si elle n’y fait attention, tendent de plus en plus à tenir chez elle la place de la raison et du savoir ? Nous avons applaudi plus que personne à son âge de splendeur littéraire et philosophique, tout en nous étonnant un peu qu’il ait pâli si tôt. Quand ce ton frivole, envenimé contre notre pays, a commencé, nous avons pensé que le bon sens