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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/939

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temps embarrassé ; il me fut démontré que ce maudit auteur l’avait emprunté à l’Allemagne par instinct général pour le meurtre et par sympathie particulière pour l’assassin de Kotzebue. En peu de jours, j’eus refait ainsi mon éducation, car les journaux allemands sont admirablement placés pour atteindre à l’impartialité de l’historien ; bâillonnés, étranglés par la censure en toute autre matière, ils ont liberté absolue de tout dire, inventer, imaginer sur la France. Dans le reste du monde physique ou moral, leur langue est enchaînée. Par compensation, ce point du globe qui s’appelle France est livré, abandonné à leur libre arbitre, pour être traqué et saccagé à outrance ; rudement disciplinés en tout autre lieu, ils ont sur ce point seul droit plénier de sac et de pillage, en quoi je ne me lassai pas d’admirer la charité des gouvernemens du Nord. Ils ont bien senti que leurs publicistes allaient périr étouffés dans la geôle, et, en personnes charitables, ils leur ont octroyé le royaume de France, corps et biens, sous la seule condition de lui courir sus et de le tondre menu. Aussi, figurez-vous la joie et l’émulation ! Tout ce qui pouvait se trouver de bile dans tous les cercles germaniques, du nord au midi, se répand heureusement de notre côté, et notez bien que la presse allemande ne s’arrête pas, comme l’anglaise, à des propos généraux de nation à nation ; elle s’infiltre dans la vie privée. Quiconque, de ce côté du Rhin, a l’apparence d’un nom, lui revient pieds et poings liés, prisonnier de guerre pour sa part de butin. Ne pensez pas rompre la chaîne. Par un don merveilleux, elle vous voit à toute heure ; la nuit, elle est là debout comme votre conscience. Toujours présente, au moment ou je vous parle, qui que vous soyez, elle apprend aux bords émerveillés de l’Elbe, du Danube et de la Neva, de quel visage vous lisez ce tableau, de quelle mouche occupé, de quelle couleur vêtu. Environnez comme vous le voudrez votre vie privée, ensevelissez-la encore davantage, élevez autour de vous une triple muraille, ne laissez asseoir à votre table que vos proches ou les amis de vos amis. Vous croyez être seul ? eh bien, non ! Un ange blond, naïf, nouvellement arrivé de l’université, entre timidement ; il s’assied en soupirant à vos côtés ; il est là, les yeux baissés, qui, en caractères mystérieux, innocemment trempés de la hile du poisson de Tobie, trace pour les régions étrangères le tableau saintement envenimé de cet intérieur qui vous semblait inaccessible. Comment cela se fait-il ? Ne me le demandez pas. Il me suffit que le miracle soit. A Dieu ne plaise qu’un ange, quel qu’il soit, trouve jamais en France la porte close !