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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/934

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tantôt à l’autre, son jugement est embarrassé par trop d’appréhensions. Jamais on ne parviendra a lui persuader sérieusement que nous nous résignons aux conditions des traités de 1815 : notre humilité à cet égard n’a pas trouvé de croyans ; et s’il fallait choisir entre la Russie et la France, je connais plus d’un homme qui se déciderait pour la première sur cette considération secrète, qu’à tout prendre, l’Allemagne russe pourrait se consoler en faisant des cours de philosophie aux Cosaques, ressource qui certainement manquerait à l’Allemagne française, avec des victorieux qui, après l’avoir abattue, auraient encore la prétention de la mener à l’école.

Qui a pu changer ainsi le tempérament de l’esprit allemand ? Comment le peuple qui passait pour le plus sérieux est-il celui qui se nourrit aujourd’hui, plus que tout autre, de clinquans et de médisances recueillies de tous les coins du globe ? Comment le grave docteur s’est-il changé en un dandy léger, gambadant, gracieux Teuton qui veut à tout prix achever sa pirouette devant l’Europe assemblée ? Les éloges sans réserve et la complaisance publique pour ces nouveau-venus ont commencé la métamorphose. Un encens imprévu a obscurci le front du penseur ; l’ivresse a commencé. A cette première disposition s’est ajouté un fait puissant, réel, je veux dire l’union des douanes. Depuis que cet événement, grand en effet, est consommé, les Allemands sont convaincus qu’ils sont le peuple pratique par excellence, et qu’il ne leur reste plus qu’à saisir la couronne universelle. Il y a quelques jours que, voyageant sur le Rhin avec un Allemand fort distingué, écrivain, comme ils le sont tous, homme d’ailleurs plein de modération, je me hasardai à lui demander quel était, selon lui et ses amis, le but politique vers lequel tendait l’Allemagne ; à quoi il me répondit du plus grand sang froid du monde : « Nous voulons revenir au traité de Verdun entre les fils de Louis-le-Débonnaire. » Assurément cette exaltation du sentiment national serait en soi très digne d’éloge, même dans ses triomphes fantastiques, si elle se joignait à quelque noble initiative dans la liberté et les intérêts du reste de l’Europe. Par malheur, après cette première fièvre d’orgueil, on s’est envisagé de plus près ; on a vu que l’on était enfermé sur terre par la Russie et par la France, sur mer par l’Angleterre, sans débouchés du côté de l’Orient ; on a cherché quelle grande pensée on portait en soi pour renouveler le monde ; on a trouvé la teutomanie ; de ce moment, au lieu de songer à s’associer, on n’a plus pensé qu’à s’enceindre d’une muraille de la Chine ; et cette nationalité soudainement retrouvée, et inspirée des conseils de