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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/933

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l’art et du style, que le jugement de la postérité n’est pas encore fermé sur ses œuvres, que la critique aura beaucoup à revoir sur ses admirations, que beaucoup de noms courent risque de ne pas survivre à cet examen suprême, et de ne jamais entrer dans la mémoire du génie humain. De là cette irritabilité, cette susceptibilité fiévreuse, toutes les fois que l’on prononce le nom de l’un de ces écrivains encore en litige, l’impossibilité absolue de la rassasier d’éloges, de la calmer, de la tranquilliser sur l’avenir ; ces hommes, dès qu’on ne les admire pas les yeux fermés, sont tout prêts à croire que vous cédez à une conspiration ourdie contre eux ; de là aussi ce ton de haine corrosive et ce chant de vautour, pour peu que vous mettiez de réserve dans votre enthousiasme. Le moindre feuilleton met toute l’Allemagne en fièvre. Qu’importe à l’Angleterre, à l’Espagne, à l’Italie, une opinion aventurée sur Shakspeare, Dante ou Cervantes ? Si elle est ridicule, on en sourit ; le plus souvent on l’ignore. De l’autre côté du Rhin, il n’en va pas ainsi : l’opinion la plus futile, exprimée, en France, sur un écrivain tudesque, est aussitôt déterrée, traduite, colportée solennellement dans tout le pays ; cette observation, souvent sans nulle importance, est soudain terrassée, foulée aux pieds, écrasée par toutes les massues réunies de la critique germanique ; après quoi l’on s’assied triomphalement en se chantant à soi-même un Te Deum.

J’ai déjà remarqué que le même peuple qui a une si parfaite connaissance des Babyloniens, des Mèdes, et, pour tout dire, de la littérature anté-diluvienne, a été fort en peine d’écrire une page mesurée sur la littérature française. Combien n’eût-il pas été intéressant de voir un génie aussi différent du nôtre juger avec maturité, avec finesse, l’époque de Louis XIV et le XVIIIe siècle ? Que d’idées nouvelles eussent pu sortir de ce nouveau point de vue ! Mais il faut renoncer à cette espérance. Quand les Allemands de nos jours ont essayé de toucher ce sujet, ils l’ont fait le plus souvent avec une si extrême violence, une aversion si déclarée, qu’ils sont arrivés à manquer de sens ; et véritablement cette prétendue critique tient plus de l’hydrophobie que du sentiment littéraire proprement dit. Outre la difficulté réelle de comprendre et de saisir une originalité si différente de la leur, il y a encore la vague rancune contre un joug qui les a dominés. La vérité est que l’Allemagne parle si haut, parce qu’elle a peur de deux choses : elle se rappelle le joug spirituel de la France pendant le XVIIIe siècle, le joug matériel au commencement du XIXe ; entre ces deux rancunes, tantôt livrée à l’une