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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/923

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kersgill, sont, après la collection de personnages qui figurent dans la salle de Waterloo à Windsor [1], les exemples les plus frappans que nous connaissions de cette manière exclusive, et quelque peu factice, d’exprimer certaines nuances sociales. Les portraits de M. Eastlake, d’un beau coloris vénitien, et rappelant toujours Giorgion, sortent de ce moule uniforme, mais, par l’exécution et par l’ajustement un peu affecté des personnages, nous reportent trop dans le XVe siècle ; le beau portrait de mistress Wickam fait exception à cette critique. Quant à M. Hayter, le peintre officiel de la reine, la grande réputation dont il jouit nous paraît quelque peu usurpée. M. Hayter serait un charmant peintre d’annuals s’il avait un sentiment juste de la couleur. Malheureusement on peint faux comme on chante faux ; la touche détonne comme la voix, et l’œil est blessé comme l’oreille de certaines discordances : ce sont ces fausses notes en peinture que M. Hayter ne sait pas ou ne peut pas éviter.

Puisque nous venons de parler des annuals ou keepseake, nous ajouterons que les publications de ce genre sont aujourd’hui la grande plaie de l’école de peinture anglaise, qu’ils doivent perdre, comme ils ont à peu près perdu la gravure. Les Anglais sont les peintres de l’effet, ils excellent dans tout ce qui exige du calcul et de l’adresse mécanique, mais cette habileté matérielle, ils l’appliquent aujourd’hui trop uniformément à l’art. Le pays où l’on a su tirer un si merveilleux parti du noir et du blanc, où l’on a poussé la science de l’effet jusqu’aux dernières limites du possible, où l’on pourrait dire de chaque artiste ce qu’un critique ingénieux a dit de Rembrandt, voulant caractériser son talent, per foramen vidit et pinxit, ce pays n’est pas destiné à voir fleurir long-temps l’art de la peinture. A l’instar de l’art chinois, la peinture anglaise tend à se spécialiser, elle tourne à l’industrie en faut-il plus pour éteindre dans le cœur de ceux qui la cultivent jusqu’à la dernière étincelle de génie ?

Des critiques nationaux, effrayés de ces symptômes de la décadence de l’art et de sa vénalité tout industrielle, en ont recherché les causes. Les uns, comme M. Shee, ont cru les trouver dans l’indifférence du gouvernement ; d’autres, dans l’absence ou dans la mesquinerie du patronage individuel ; ceux-là, enfin, moins patriotes,

  1. Les portraits de sir Thomas Lawrence à Windsor sont au nombre de dix-huit. Les plus remarquables sont ceux du pape Pie VII, du cardinal Gonsalvi, de Blücher et du prince de Metternich. Allan Cuninngham cite environ deux cents portraits de ce peintre, qui a laissé, en outre plusieurs compositions historiques.