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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/890

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La pensée de Longinien est moins hardie que celle de Maxime, mais elle est plus religieuse et plus pratique. Longinien veut que l’homme observe les commandemens de la religion. Pour arriver à Dieu, l’homme, outre la vertu, doit avoir la foi, car qu’est-ce que cette nécessité des sacrifices et des expiations, sinon la nécessité du culte et de la foi ? Il ne suffît donc pas de vivre selon la morale, il faut croire. Tel est le principe de Longinien, et je dirais volontiers que tel est le principe de toute religion. Elles ne prescrivent pas seulement de bien vivre, elles prescrivent aussi de bien croire, et je suis presque épouvanté de la hardiesse d’esprit avec laquelle saint Augustin prétend que la vertu dans l’homme peut suffire pour arriver à la possession de Dieu, sans l’aide des sacrifices, comme si, dit-il, l’accomplissement des pratiques sacrées faisait essentiellement partie de la vertu, et que ce ne fût pas autre chose de vivre vertueusement, autre chose de vivre pieusement[1].

Maxime parlait en philosophe, Longinien en prêtre ; que dirai-je de saint Augustin ? Rassurons-nous : il parle en homme dont la raison puissante et ferme ne craint pas les petits écueils où vont échouer les intelligences faibles. Quand saint Augustin dit hardiment que la vertu dans l’homme n’a pas besoin de l’aide des pratiques sacrées, il a l’air d’attaquer la religion elle-même ; mais ne craignez rien, sonder plus profondément sa pensée : il vous dira bientôt, et l’église avec lui, que, sans la grâce, la vertu humaine ne suffît pas plus que les pratiques pieuses sans la vertu, car à cette prépondérance de la grâce divine il soumet, sans hésiter, la vertu humaine, la vertu qui vaut mieux que les sacrifices et les expiations, mais qui ne peut rien sans la grâce de Dieu. Ainsi, comprenons bien toute la pensée de saint Augustin, qui, comme toutes les grandes pensées chrétiennes, est hardie et ferme, sans être téméraire. Non, les pratiques pieuses ne remplaceront jamais ni la vertu humaine, ni la grâce divine. La grâce de Dieu d’abord, comme cause de tout bien ; la vertu de l’homme émanant de la grâce de Dieu ; les pratiques religieuses enfin, qui aident la vertu, mais qui n’en tiennent jamais lieu, voilà l’ordre et la suite des pensées de saint Augustin [2].

  1. Lettre 235, p. 1288.
  2. Qu’il me soit permis de citer quelques phrases de saint Augustin qui expliquent fort clairement sa doctrine. Un païen avait fait au prêtre Deogratias plusieurs objections, et, entre autres, celle-ci : s’il fallait croire à la damnation de tous les hommes venus avant Jésus-Christ. Saint Augustin, en répondant à cette objection, conclut par ces phrases remarquables : « Cum nonnulli commemorantur in sanctis hebraïcis libris jam ex tempore Abralæ, nec de stirpe carnis ejus, nec ex populo Israël, nec ex adventitià societate in populo Israël, qui tamen hujus sacramenti participes fuerunt ; cur non credamus etiam in celeris hac atque illâc gentibus, alias, alios, fuisse, quamvis eos commemoratos in eisdem auctoritatibus non legamus ? Ita salus religionis hujus, per quam solam veram salus vera veraciterque promittitur, nulli unquam defuit, qui dignus fuit, et cui defuit, dignus non fuit. » (Lettre 101, l. II, p. 417.) Et saint Augustin, voulant expliquer ces paroles, dit dans son Traité de la Prédestination, chap. X : « Si discutiatur et quæratur undè quisque sit dignus, non desunt qui dicant voluntate humana ; nos autem dicimus gratia vel prædestinatione divina. » Ainsi, la grâce a choisi ses élus avant Jésus-Christ comme elle les choisit après Jésus-Christ, mais toujours par l’intervention de Jésus-Christ. Ainsi, sans la grâce, les sacrifices avant Jésus-Christ et les pratiques pieuses après Jésus-Christ ne font pas les élus de Dieu. Dans saint Augustin, la grâce précède, domine et explique tout.