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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/792

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amie de mon cœur, dont mes yeux n’ont jamais vu les traits, et cependant j’hésite et ne sais ce que je dois répondre. Permettez-moi de rester dans la généralité, puisque les conditions particulières nous sont réciproquement inconnues.

« Vivre longuement, c’est survivre à beaucoup, aux amis, aux ennemis, aux indifférens, survivre aux royaumes, aux cités, même aux bois, même aux arbres que nous avons semés et plantés dans notre enfance. Nous nous survivons à nous-mêmes et célébrons avec reconnaissance les moindres facultés qui nous restent du corps et de l’esprit. Tous ces biens périssables nous captivent, et, pour peu que nous ayons toujours devant les yeux l’élément éternel, le temps qui passe n’a plus prise sur nous. Vis-à-vis de moi-même et des autres mes intentions ont toujours été droites, et, dans tous les actes de mon existence, je n’ai jamais cessé de regarder là-haut. Vous et les vôtres en avez fait autant. Continuons de la sorte aussi long-temps que la clarté nous luit ; pour les autres, un soleil aussi se lèvera ; le jour viendra pour eux de s’y produire et de nous éclairer à leur tour.

« Croyez-moi, sur le chapitre de l’avenir restons sans inquiétude ! Dans le royaume de notre père, il y a plus d’une province, et lui, qui nous accorde sur la terre une hospitalité si douce, aura certainement pourvu à ce que là-bas tout soit bien. Peut-être alors nous sera-t-il donné, ce qui jusqu’à présent nous a manqué, de nous voir face à face, et par là de nous aimer plus foncièrement encore. Souvenez-vous de moi en pleine confiance.


« Ce qui précède était écrit peu de temps après la réception de votre chère lettre, mais je n’osais vous l’envoyer, nie rappelant avoir jadis, par une manifestation semblable, offensé à mon insu, et bien contre mon gré, vos nobles et dignes frères. Cependant, comme je relève aujourd’hui d’une maladie mortelle et reviens à la vie, je vous l’adresse, afin qu’elle vous annonce directement que le Tout-Puissant m’accorde encore de contempler la lumière de son divin soleil. Je fais des vœux pour qu’à vous aussi le jour soit favorable, et que vous vous souveniez de moi avec tendresse, comme, de mon côté, je n’oublierai jamais ce temps dans lequel agissait encore réuni ce qui, plus tard, devait se séparer.

« Puisse tout se retrouver dans le sein du Père tout-aimant !

« Votre sincèrement affectionné,

« GOETHE. »

Weimar, 17 avril 1823.


Cette réponse, d’une si haute modération, où la dignité humaine touche en certains endroits à l’onction religieuse, est sans contredit le plus bel hommage que Goethe pût rendre à la mémoire de ses relations avec la comtesse. En effet, quiconque a pénétré un peu avant dans les secrets de cette organisation indomptable, quiconque