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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/782

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les passions ont essayé d’occuper. C’est plaisir de le voir s’installer dans la jolie villa au bord, de l’Ilm, qu’il tient, de l’amitié de CharlesAuguste. Il dessine lui-même son jardin, arrange ses bancs de gazon pour que le repos y descende sur son ame, et le soir, assis devant sa porte, écoute les oiseaux lui chanter quelque chose. Peu à peu sa correspondance avec la comtesse Auguste se renoue, et l’homme heureux, l’homme qui a trouvé le chemin de la quiétude, vous apparaît à tout instant dans ces mille riens dont abonde ce journal, qui désormais raconte plus qu’il ne discute.


28 août 1176.

« Bonjour, Auguste. Ma première pensée en sautant du lit, est pour toi. Une belle et riche matinée, mais fraîche ; le soleil donne déjà sur mes prés. -La rosée flotte encore sur l’eau. Cher ange ! Pourquoi faut-il que nous vivions si éloignés l’un de l’autre ? Je m’en vais jusqu’à la rivière voir s’il y a moyen de tirer quelques canards sauvages.

« Vers midi. — Je me suis attardé à la chasse ; j’ai surpris un canard. Je ne suis rentré que tout à l’heure, dans le mouvement de la journée, et maintenant me voilà complètement désœuvré jusqu’à demain. Adieu, cependant.

« Quatre heures après-midi. — J’attends Wield, sa femme et ses enfans. J’ai pensé beaucoup à toi aujourd’hui.

« Sept heures du soir. — Ils me quittent à l’instant, — et maintenant plus rien. — Dieu soit loué ! un jour où je n’ai rien écrit, rien pensé, où je me suis laissé aller aux seules impressions de mes sens ! »


Ainsi se prolonge quelque temps encore cette correspondance, où Goethe continua d’enregistrer jour par jour, heure par heure, toutes les sensations, tous les accidens de cette existence dont il écoutait les moindres pulsations, comme on ferait du mécanisme d’une monte. Cependant, vers l’époque du second voyage en Suisse, qu’il entreprit dans la compagnie de Charles-Auguste, une ombre vint offusquer ces relations jusque-là tout idéales. La manière un peu dégagée dont Léopold Stolberg en usa avec le grand-duc de Weimar (sur le chapitre de son grand-duc Goethe n’admettait pas la plaisanterie amena chez le poète, susceptible au dernier degré, une réserve qui devait dégénérer en froideur. Peu à peu la correspondance se ralentit, et les relations finirent par devenir si rares, qu’à dater du voyage dont nous parlons on en perd la trace quelques lignes en 78, quelques lignes encore en 80, un signe de vie en 82, puis plus rien. Là s’arrêtent les rapports de Goethe avec la comtesse Auguste, pour ne se renouer que quarante ans plus tard. Mais n’anticipons pas sur