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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/774

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un mot, un mot du cœur ; nous voici au 3 août, et je n’ai pas écrit encore. J’ai écrit, la lettre est sur ma table, commencée. O mon cœur ! faut-il donc que je l’ouvre pour t’envoyer, Auguste, à toi aussi, la lie amère qu’il contient ? Comment te parler de Frédéric, lorsque dans son malheur c’est le mien seul que je déplore ? Crois-moi, Auguste, il souffre moins que moi. Vainement j’ai couru trois mois le pays, vainement j’ai aspiré par tous mes sens mille sujets nouveaux, ange, me voici encore à Offenbach aussi simple qu’un enfant, aussi borné qu’un perroquet sur son perchoir, et vous, Auguste, si loin ! Que de fois je me suis tourné vers le nord ! La nuit, assis sur la terrasse au bord du Mein, je pense à toi. Si loin ! si loin ! Le vertige finit par me prendre, et je ne trouve pas le temps de t’écrire. — Mais, pour cette fois, je ne cesserai pas, jusqu’à ce qu’on frappe à ma porte, qu’on m’appelle. Et cependant, cher ange, bien souvent, dans les plus vives angoisses de mon cœur, bien-souvent je me suis écrié en t’appelant : Consolé ! consolé ! Patience, et nous y parviendrons, et tu seras heureuse dans tes frères, et nous en nous-mêmes. Cette passion sera pour nous le vent qui souffle l’incendie ; elle nous apprendra, dans cette extrémité, à nous tenir sur nos gardes, à être braves, énergiques et bons, et nous serons poussés où le sens qui dort n’atteint pas. — Ne souffre point à cause de nous, supporte-nous. — Donne-nous une larme, une étreinte de main, un regard sur tes genoux ; essuie ce front avec ta main chérie. Une parole énergique, et nous nous retrouverons sur nos pieds.

« Je change de dispositions cent fois par jour. Ah ! que j’étais bien avec tes frères ! Je paraissais calme et je souffrais pour Frédéric, plus à plaindre que moi, quoique mon mal fût plus cruel. Et maintenant, tout seul l

« Je vous avais en eux, chère Auguste, car vous ne faites qu’un en amour et en personne. Auguste était avec nous, et nous avec elle. — Et maintenant, rien que vos lettres. — Vos lettres ! elles me brûlent à travers ma poche. — Et cependant, si je les ouvre en un moment favorable, comme à présent, par exemple, elles me calment. Mais hélas ! trop souvent, lorsque mon cœur est sourd et aveugle, ces caractères, tracés par la plus douce amitié, ne sont plus pour moi que lettre morte. Ange, c’est un affreux état, l’insensibilité. Tâtonner dans la nuit, n’est-ce pas le ciel en comparaison d’être aveugle ? Pardonnez-moi cette confusion et tout le reste. — Je suis si heureux de pouvoir causer ainsi avec vous, si heureux de me dire : Elle va froisser ce papier dans ses mains, elle ! ce papier que je touche et noircis d’encre. — Adorable enfant ! — Je ne puis pourtant jamais être tout-à-fait malheureux. Encore deux mots. — Je ne resterai plus ici long-temps maintenant ; il faut que je me remette en route et que je m’en aille, — où ? -


Suivent quatre lignes de points, après quoi il reprend :


« Ce vide signifie que je suis resté absorbé dans mes idées un long quart d’heure pendant lequel mon esprit a fait le tour du monde. Triste destinée qui ne me permet pas un état moyen. Être fixé, cloué sur un point, ou servir