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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/764

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Je trouve dans les poésies posthumes cette pièce inspirée par les premières inquiétudes de la passion naissante.

A BELINDE.

« Pourquoi m’attirer ainsi irrésistiblement au milieu de ce luxe ? Honnête jeune homme, n’étais-je donc pas heureux dans ma nuit solitaire ? Oublié dans ma chambrette, alors je rêvais au clair de lune les heures dorées d’une félicité sans mélange, déjà mon ame avait connu ton image chérie. Suis-je bien le même homme, moi que tu retiens désormais à la lueur des lustres, vis-à-vis d’une table de jeu, moi qui reste planté là, immobile devant des figures souvent insupportables ? Le printemps en fleur ne m’attire plus désormais dans la plaine ; où tu es, ange, est l’amour et la grace, où tu es, la nature ! »


Un besoin mutuel de se voir ne tarda pas à se déclarer. Chaque jour, Goethe venait en visite chez la mère, et, lorsque par hasard on se trouvait seuls, Lili se mettait à lui raconter l’histoire de ses peines et de ses joies d’enfance, et alors, dans ces gentils entretiens, se glissait l’aveu d’une faiblesse ; ainsi, par exemple, on convenait d’une certaine force d’attraction dont on se sentait comme naturellement douée, on allait jusqu’à s’avouer coupable d’en avoir usé tout récemment, aveu d’autant plus irrésistible, que l’excuse était toute prête. En effet, cette fois on avait été bien punie en se prenant soi-même au piège. Le soir, les deux amans se rencontraient au concert, au spectacle, dans les raouts. « Mes rapports avec elle, dit Goethe, étaient ceux d’un jeune homme avec une belle et aimable jeune fille du monde. Seulement, je m’aperçus que je n’avais pas réfléchi aux exigences sociales, à ce va et vient continuel auquel on ne peut se soustraire. Un invincible désir nous possédait l’un et l’autre, nous ne pouvions exister sans nous voir ; mais, hélas ! combien d’heures, combien de jours troublés et perdus par le seul fait des gens qui l’entouraient ! » Lorsque l’hiver eut épuisé ses plaisirs et ses ennuis, la belle saison amena les parties de campagne ; le printemps multiplia les entrevues, et, grace à lui, se renouèrent les liens qui unissaient déjà ces deux cœurs. Une charmante villa que l’oncle de Lili possédait aux portes de Francfort, à Offenbach, était la terre promise où l’on accourait. « Des jardins délicieux, des terrasses donnant sur le Mein, partout de libres échappées laissant voir le plus agréable paysage : il y avait là de quoi tenir dans le ravissement quiconque passait ou séjournait ; un amoureux n’eût pas rêvé un autre Éden pour y loger ses sentimens. » L’enchantement d’un pareil site, qu’une divine