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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/751

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mosquée d’Ahmed, une bibliothèque orientale de trois cents volumes. Le maréchal Paskewitch l’a enlevée en 1839, avec cinquante manuscrits qui se trouvaient à Erzeroum, et, non content de cette capture guerrière, s’est fait donner par le shah de Perse, comme supplément obligé, dix-huit ouvrages de luxe, parmi lesquels se trouvent le Shah-Nameh, le divan de Hafiz, les œuvres complètes de Saadi. Les généraux russes connaissent la bibliographie. Un de nos orientalistes n’aurait pas mieux choisi. Mais ce ne sont là que de modestes tributs comparés à ceux qu’a payés la Pologne. Le comte Stanisles Zalouski, évêque de Cracovie, avait amassé, à force de recherches, de temps et d’argent, une bibliothèque de près de trois cent mille volumes, célèbre jadis dans toute l’Europe. Il la laissa en mourant à son neveu, André, évêque de Kiew, qui la légua à la république de Pologne. Elle fut transportée à Varsovie et ouverte en 1746 au public. Suwaroff, en subjuguant la Pologne, fit enlever par ses Cosaques cette magnifique collection, et l’envoya à Catherine. En 1813, nouvelle invasion militaire à Varsovie et nouvel enlèvement de livres. En 1838, il restait encore sur cette inépuisable terre des Jagellons et des Sobieski cent cinquante mille volumes, recueillis à Varsovie, et plus de sept mille volumes rangés dans le château des princes Czartoriski. Cette fois, tout fut enlevé, jusqu’à la plus mince brochure, jusqu’au plus léger carton de manuscrits. Voilà l’origine de la bibliothèque de Pétersbourg.

A côté de cette collection formée par la force et l’injustice ; il y en a une autre, recueillie sur notre sol, et qui est seulement l’œuvre de l’adresse. C’est un peu plus honnête, hélas ! et nous n’avons pas le droit de réclamer. Pendant les premières années de notre révolution, il y avait en France un diplomate russe nommé Doubrowski, qui avait voyagé en Angleterre, en Allemagne, étudiant partout les catalogues, cherchant les livres rares, et qui arrivait à Paris juste à point pour satisfaire à bon marché ses goûts bibliographiques. Dans ce temps d’agitation et de désordre, de massacres et de terreur, on ne s’occupait guère de la valeur d’une bibliothèque et de l’importance d’un manuscrit. Les archives des monastères et des châteaux étaient saccagées et bouleversées, les livres jetés dans les rues par la populace, ou vendus à l’encan, et l’habile Doubrowski était là qui allait, qui venait librement, protégé par son caractère de diplomate qui s’enquérait de la démolition de la Bastille, du pillage des abbayes, pour savoir ce qu’il en pouvait retirer, et qui achetait de gré à gré, pour quelques méchans assignats, un manuscrit, une charte, un recueil de lettres inédites, un livre au besoin, pourvu que ce fût un livre vraiment curieux ; car il s’y connaissait, le terrible diplomate, et, dans ce champ immense où il récoltait une si belle moisson, il ne se serait pas amusé à glaner quelque volume vulgaire. Quelques années après, il retournait dans son pays, emportant l’une des collections les plus précieuses qui existent, manuscrits sur vélin, documens inédits ; trésors inestimables enlevés aux archives de notre histoire.

Sur les larges rayons où est rangée cette bibliothèque française dont je mesurais l’étendue avec douleur, on compte cent vingt volumes in-folio des lettres