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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/740

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donné aucune Leçon : l’intelligence mercantile s’est développée en lui par une sorte d’instinct inné, par la pratique journalière du commerce, et il fait pour plusieurs millions d’affaires par an.

J’avais déjà remarqué à l’extrémité du Nord cette aptitude du Russe pour tous les genres de travaux et tous les genres de métiers. Là, les populations avec lesquelles il établit des rapports deviennent bientôt ses tributaires ; il les domine par sa patience, par son habileté, et, disons-le, souvent aussi par son astuce. Le navigateur russe entreprend de traverser la mer Glaciale avec des bâtimens auxquels un bon matelot norvégien dédaignerait d’amarrer un cordage, et à une époque où les autres navigateurs se hâtent de regagner le port. Le pêcheur russe jette de larges filets là où le pêcheur de Finnemark ne sait encore poser, comme ses pères, qu’une ligne infructueuse. Le marchand russe enlève en deux semaines, avec quelques sacs de farine et quelques objets de quincaillerie, tout ce que le pauvre paysan de Norvège et le Lapon nomade ont péniblement pêché dans les eaux, atteint sur les rocs, pendant l’été et l’hiver.

A Saint-Pétersbourg, j’ai retrouvé sur une plus grande échelle, parmi les gens du peuple, les ouvriers, les cochers qui stationnent sur les places publiques, la même ténacité dans le travail, le même instinct du lucre et la même souplesse habile dans leurs transactions. La classe des cochers ou ischvosky est surtout une race d’hommes à part et éminemment caractéristique. On ferait un livre curieux sur leurs mœurs, sur leur manière de vivre, sur les scènes journalières de drame ou de comédie dont ils sont les principaux héros. La plupart de ces cochers sont Russes et serfs de naissance ; ils arrivent tout jeunes à Saint-Pétersbourg, servent d’abord comme valets jusqu’à ce qu’ils aient recueilli assez d’argent pour acheter un cheval, un droschky et un sac d’avoine. Leur petite voiture est en général très propre et bien tenue, et la plupart d’entre eux, avec leur longue barbe, leur caftan bleu noué sur les flancs par une ceinture de couleur, et leur chapeau évasé, ressemblent assez à des cochers de bonne maison. Les paveurs, les charpentiers, sont, comme ces cochers, doués d’un rare instinct et d’une résignation innée. La plupart n’ont d’autre instrument de travail qu’une hache ; avec cette hache, ils façonnent des meubles, des lambris, ils cisèlent le bois, ils construisent des maisons et des navires. Ils travaillent patiemment tout le jour, et s’endorment l’hiver sous leur charpente, l’été au coin des rues. Le pavé nu leur sert de lit, une pierre est leur oreiller, et leur pelisse en peau de mouton devient leur couverture. Quand j’étais à Saint-Pétersbourg, je voyais chaque soir, à l’angle du pont de fer qui conduit au palais du grand-duc, une pauvre femme, assise sur un banc de pierre, et dormant, la tête appuyée sur un panier. C’était une marchande de gâteaux, qui, l’été, ne cherchait pas un autre asile. Elle venait là à la nuit tombante, et se réveillait au point du jour pour aller de côté et d’autre exercer son humble industrie. A la fin de l’hiver, la plupart de ces ouvriers, venus de l’intérieur du pays, s’en retournent dans leur famille avec le fruit de leur