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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/729

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lande, un ukase impérial les a réunis au pays dont ils avaient été disjoints, et leur a accordé les mêmes privilèges. Viborg est aujourd’hui le chef-lieu d’un gouvernement et le siège d’une cour suprême de justice. On y compte trois mille habitans et plusieurs milliers d’hommes de garnison. La Russie ne l’a pas régi si long-temps sans y marquer fortement son empreinte. Cette ville a plus que toutes les autres cités de Finlande, y compris même Helsingfors, l’aspect d’une ville russe. Vous traversez une place, et vous arrivez à une caserne ; vous tournez un coin de rue, et vous voyez un corps-de-garde ; vous allez un peu plus loin, encore une caserne ou un bastion ; partout les officiers revêtus du matin au soir de l’uniforme, et partout des soldats. Le clairon sonne à chaque heure, le tambour bat de tous côtés ; c’est une compagnie de cosaques du Don qui monte à cheval, un bataillon d’infanterie qui va à la parade, un corps d’ingénieurs qui fait l’exercice, une escouade de gendarmes qui manœuvre. Nous sommes pourtant en pleine paix.

La population bourgeoise se compose de quatre races distinctes : les Finlandais, qui les premiers ont occupé cette province ; les Suédois, qui l’ont conquise ; les Allemands, qui sont venus à diverses époques s’y établir, et enfin les Russes, qui dominent le tout. Chacune de ces peuplades a son église à part, ses prêtres et ses usages particuliers. Par complaisance l’une pour l’autre, et quelquefois par nécessité, elles essaient de parler tour à tour les quatre langues admises dans la vie publique et privée de Viborg, et il en résulte une incroyable cacophonie de dialectes et d’accens. Chaque idiome, jeté ainsi à force de barbarismes dans la circulation, a pourtant son domaine à part, et, s’il voulait rester dans ses limites, il ne serait pas trop maltraité. La langue suédoise est la langue judiciaire et administrative ; la langue russe est celle des soldats ; l’allemand est employé surtout par les négocians, le finlandais par les gens du peuple et les domestiques.

La science et les études sont représentées à Viborg par les professeurs du gymnase, qui possèdent une bibliothèque de quelques milliers de volumes ; l’art et la littérature, par des musiciens et des comédiens qui, en faisant le trajet de Pétersbourg, daignent accorder leurs instrumens ou chausser le cothurne pour les habitans de Viborg.

Le jour de mon arrivée dans cette ville, j’eus le bonheur d’assister à une de ces représentations extraordinaires que de temps à autre la fortune procure aux dignes habitans de Viborg, pour maintenir dans leur esprit le goût des belles choses. A voir du dehors la salle de spectacle, on l’eût prise pour l’état-major de la place. Tous les gradins étaient garnis d’officiers et de soldats ; c’était un soldat qui recevait les billets, un soldat qui faisait le métier d’ouvreuse de loges, un autre circulait le long des couloirs pour saluer les officiers à leur passage, afin qu’ils trouvassent jusque dans le sanctuaire des Muses le tribut d’honneur qui leur est dû.

Quatre quinquets éclairaient la rampe, un piano flanqué d’une basse et d’un violon servait d’orchestre, et une toile, représentant trois évêques la mitre en tête, formait le fond inamovible de toutes les décorations. Pour-