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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/718

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vertes pentes de leurs collines, rappellent les sites variés et pittoresques de la Dalécarlie. Sur ce sol rocailleux, sablonneux, ici couvert de mousse, là hérissé de forêts, partout où il y a un coin de terre cultivable, il est cultivé avec habileté et persévérance. Les Finlandais sont de très bons agronomes ; ni le travail du labourage, ni l’intempérie des saisons, ni la nature cruelle qui trompe leurs efforts, ne les épouvante. Ils ont porté le soc de la charrue au-delà du cercle polaire, et récolté de l’orge sur les confins de la Laponie. Partout où il y a quelque champ, il y a une habitation. Ce n’est souvent qu’une chétive cabane en bois, haute de quelques pieds, éclairée seulement par une vitre, plus semblable à un colombier qu’à une habitation humaine : n’importe, elle suffit pour abriter toute une famille ; il en sort des hommes robustes, habitués à toutes les privations, endurcis à toutes les fatigues, des femmes qui portent le type auguste de la beauté sous les vêtemens de la misère. Un jour, la jeune couvée, élevée avec du lait aigre et de pommes de terre, quitte son nid ; filles et garçons entrent au service et prélèvent sur leur salaire une dîme pieuse pour leurs vieux parens, qui, à l’aide de ce secours filial, achèvent dans, une sorte d’aisance une vie commencée dans les fatigues et l’anxiété. Il faut bien peu pour rendre heureux ces pauvres gens, pour les récompenser d’un acte de complaisance, d’un service. L’argent est rare parmi eux ; ils sont honnêtes dans leurs transactions, modérés dans leurs désirs. Quelques roubles leur semblent un trésor, quelques kopecks les enrichissent. J’ai dîné un jour dans une jolie petite auberge, en face d’un lac charmant ; on m’a servi des œufs frais, du poisson, une moitié de coq de bruyère, du lait et du café : le tout coûtait un franc. Un autre jour, je donnais deux kopecks d’argent à une femme qui m’avait apporté une tasse de lait : « Ah ! le bon monsieur ! s’écria l’honnête créature, avec les formes respectueuses du langage suédois qui ne permettent de parler qu’à la troisième personne ; le bon monsieur peut boire beaucoup de lait pour deux kopecks ; et, pour mettre sa conscience en repos, elle courut m’en chercher une autre tasse.

Une seule fois, dans le cours de mon voyage j’ai eu à me défendre d’une de ces exigences qui, dans d’autres pays, atteignent à chaque instant l’étranger. Un de ces paysans finlandais qui, par l’isolement de leur habitation sont obligés d’être à la fois charrons, forgerons, cordonniers, avait fait pour moi le métier de sellier ; il avait raccommodé le harnais de l’un de mes chevaux et me demandait pour ce travail un prix qui me parut exorbitant : « Ce n’est pas bien, lui dis-je d’un ton calme et sérieux ; je ne reconnais pas là l’honnêteté des Finlandais. » Le pauvre homme rougit, baissa la tête et me répondit en balbutiant : « C’est vrai, j’ai eu tort ; monsieur me donnera ce qu’il jugera convenable ; » et il s’en alla avec ce que je lui mettais dans la main, tout honteux d’avoir eu une prétention dont un ouvrier anglais se serait glorifié.

Le lendemain, c’était à moi d’être honteux et de me repentir. Il faut que je raconte, pour mon humiliation, cette scène dont Sterne eût fait un déli-