Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/717

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


y a un cahier ou journal (dagbok) numéroté, coté par l’autorité du district, où le voyageur doit inscrire son nom, le lieu d’où il vient, celui où il va, et le nombre de chevaux qu’il a pris ; c’est une mesure de police qui aiderait au besoin à suivre les traces d’un fugitif. Ce journal indique la distance par werstes d’une station à l’autre, et ce que l’on doit payer pour chaque trajet, en sorte que, sans avoir besoin de prononcer une parole, l’étranger qui ne saurait pas la langue du pays peut régler son compte, prendre ses chevaux et partir. Le même journal lui offre de plus, à chaque page, une colonne d’observations où il peut formuler les plaintes qu’il aurait à faire contre le maître de poste. Chaque mois, ce cahier est envoyé au chef du district, et le maître de poste sur lequel pèse une de ces fâcheuses annotations est, obligé de comparaître devant lui pour se justifier. C’est un voyage qu’il redoute fort, car il n’y recueille que des reproches, et, si sa défense n’est point parfaitement nette, il est condamné à l’amende.

Le prix des relais est du reste on ne peut plus modique. On paie 2 kopecks d’argent par werste pour chaque cheval, ce qui ne fait pas plus de 30 centimes par lieue de France ; et, si l’on donne quelques sous au postillon, il ôte respectueusement sa casquette et remercie avec une gratitude profonde. Les chevaux sont généralement petits, mais alertes ; ils s’en vont toujours trottant en plaine comme des rats, et galopent comme des coursiers sauvages à la descente. Avec un attelage qui, au premier abord, semble chétif et impuissant, on fait facilement trois lieues et demie à l’heure.

A chaque werste s’élève un large poteau où est inscrite d’un côté la distance de la station que l’on vient de quitter, et de l’autre celle de la station où l’on va. Je crois qu’on pourrait sans inconvénient réel diminuer ce luxe de poteaux ; mais celui qui a eu l’idée de les établir a certainement compris une des grandes jouissances du voyageur, qui est de pouvoir mesurer à chaque instant le chemin qu’il a parcouru et celui qui lui reste à parcourir, de pouvoir délimiter d’une manière certaine le paysage qui lui a plu, le village qui l’a intéressé ; c’est, sur le chemin désert, comme un souvenir amical des lieux habités, comme un encouragement qui attend à toutes les cinq minutes le passant fatigué. En hiver, ces poteaux sont des jalons précieux qui l’aident à reconnaître sa route au milieu des amas de neige.

La route d’Abo à Helsingfors est entretenue avec soin, mais silencieuse et déserte. Sur un espace de soixante lieues, il n’existe pas une ville et pas un village, et, dans le temps que j’ai mis à la parcourir, je ne crois pas avoir rencontré six voyageurs. Son aspect ressemble du reste à celui que j’avais déjà observé sur plusieurs points de la Suède. Tantôt on passe au milieu d’une forêt de sapins et de bouleaux, tantôt on gravit une colline parsemée de rocs, tantôt on descend dans une plaine de sable où coule mollement une rivière. A quelques werstes de Biorsberg, j’ai vu une cascade et une forge ; un peu plus loin, on découvre un lac entouré d’une ceinture de bois ou d’un rempart de granit. Les plus beaux lacs de la Finlande sont dans les provinces de Savolex et de Carélie, qui, par la fraîcheur de leurs vallons, les