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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/713

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cette contrée, c’est-à-dire jusqu’au temps d’Éric le saint (1150-1160). Son nom se trouve souvent inscrit dans les annales du Nord. Souvent elle fut le champ de bataille des Russes et des Suédois qui s’en disputaient la possession ; souvent aussi, l’objet de la sollicitude des rois de Suède. Gustave-Adolphe la dota d’un gymnase et Christine d’une université. Elle eut une bibliothèque nombreuse, plusieurs professeurs illustres, et devint la capitale scientifique et administrative de la Finlande. Ce fut là qu’en 1812, après la fatale campagne de Russie, Charles-Jean XIV et Alexandre se réunirent et conclurent le traité d’alliance, le plan de campagne qui devait inonder du sang de nos soldats les plaines de Leipzig et décider du sort de la France.

Sept ans après, cette ville fut dépouillée de ses privilèges de capitale qui furent transférés à Helsingfors. Seize ans plus tard, elle perdait son université, ses livres, ses collections. On nous a tout enlevé, me disait un jour, avec un amer regret, un honnête citoyen d’Abo, tout jusqu’aux portes de notre salle académique. La cause de ce changement est facile à concevoir : l’université d’Abo était trop près de Stockholm ; par sa fondation, par ses souvenirs, par ses relations littéraires, elle était sous l’influence de la Suède. En la transportant à Helsingfors, le gouvernement russe remplace une œuvre d’origine étrangère par une œuvre à lui ; il rejette dans l’ombre du passé les traditions de l’ancienne université, et tient près de lui, sous sa direction absolue, cette jeune école qu’il a lui-même créée et dont il a lui-même déterminé les statuts.

Abo est maintenant une de ces villes silencieuses, mélancoliques, qui ont porté une couronne et qui en ont perdu l’un après l’autre tous les fleurons, qui ont eu un mouvement actif et qui sont tombées dans un morne affaissement, une de ces villes pareilles aux grandes familles déchues qui vivent dans le passé plus que dans le présent, et s’affligent de voir ce qu’elles sont devenues en songeant à ce qu’elles ont été. Il y a encore dans ces villes, dans ces familles, des idées de grandeur qui parfois les trompent elles-mêmes et qui imposent à ceux qui les observent un respect mêlé de pitié. La fortune viendra-t-elle à leur secours ? La nature les aidera-t-elle à reprendre une nouvelle vie ? C’est le problème qu’elles cherchent à résoudre, et qui souvent échappe à leurs efforts.

En 1827, un incendie effroyable éclata dans cette ville d’Abo, déjà dépouillée de ses prérogatives de capitale. Le feu prit un soir, au mois de septembre, dans la maison d’un marchand, et, au bout de quelques heures, se répandit comme une mer de flammes d’une extrémité à l’autre de la cité. En moins de deux jours, tous les établissemens publics, toutes les habitations des particuliers, toutes les rues, furent en partie dévastés, en partie anéantis ; il ne resta à la place de l’ancienne et opulente cité que des décombres fumans, des murailles nues et calcinées, à peine quelques maisons pour recueillir les pauvres gens privés de leur abri aux approches de l’hiver. En peu d’années, Abo a été rebâtie sur un autre plan. Les rues sont très larges, les édifices publics situés à l’écart ; beaucoup de maisons ont été construites en