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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/706

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couronne qu’il présente gracieusement à sa capitale était la dernière palme cueillie sur une terre alliée depuis près de huit siècles à la Suède. Les deux pays ont à présent de fréquentes communications entre eux, plus fréquentes peut-être que jamais, grace aux bateaux à vapeur ; mais les contributions de douane et les exigences de la police prouvent assez quelle barrière politique les sépare. Tous les symboles de la statue de Gustave III sont accomplis, les rois de Suède tournent le dos à la Finlande.

Au commencement de mai 1842, deux bateaux à vapeur arrivaient au pied de cette statue : le Solide et le Murtaia. Le Solide avait un petit air riant et paré qui me plaisait fort, un pavillon peint en vert qui me semblait un doux asile, une dunette qui invitait à la rêverie. Un officieux passant me fit observer que cette coquette embarcation n’avait pris le grave nom de Solide que pour mieux dissimuler la faiblesse de sa machine et la fragilité de sa structure. Puis le Solide partait trente-six heures plus tôt que son voisin, et trente-six heures de plus à passer à Stockholm pour qui a connu le charme de cette ville, c’est un bonheur auquel il est difficile de renoncer. Je laissai donc partir le Solide, et m’en retournai auprès de mes amis, riche de mes trente-six heures, et bénissant le Murtaia. Chemin faisant, j’appris qu’il retardait encore son départ pour attendre un conseiller intime dont la femme ne pouvait se lever avant le jour, et je me disais : Un bateau qui a tant de considération pour les femmes de l’aristocratie doit certainement être un bateau de très bonne compagnie. Et j’ajoutai une nouvelle bénédiction aux précédentes.

Hélas ! ce bateau que j’aurais volontiers chanté comme Horace chantait le navire où s’embarquait Virgile, si j’avais en à ma disposition les mélodieux accens du grand lyrique, ce bateau est bien le plus étrange véhicule que j’aie jamais vu. Il a été construit pour transporter des tonnes de beurre et de fromage, des troupeaux de bœufs et de vaches, tantôt à Pétersbourg, tantôt à Stockholm, et, s’il prend des passagers, c’est parce qu’il n’a pas sa cargaison ordinaire de bestiaux, ou parce qu’il lui reste quelque place qu’un bœuf de Finlande ne se soucierait pas d’occuper. La plus belle moitié du pont a été convertie en étable. Les voyageurs s’entassent pêle-mêle, comme ils peuvent, sur l’avant du bâtiment, au milieu des voitures, des coffres et des ballots. Il n’y a ni premières ni secondes places : tous les passagers sont égaux dans cette écurie à vapeur. Le domestique circule à côté du maître, l’ouvrière s’asseoit fièrement sur l’escabeau qui fait envie à la baronne, la blouse plébéienne ne se dérange pas pour laisser passer l’habit aristocratique, et le titre de conseiller, directeur, bourgmestre, ne résonne ici que comme un vain nom. C’est une vraie démocratie.

Tout ce mélange de costumes, de figures ; de personnages, assemblés sur le bateau, présentait du reste un curieux spectacle. Un peintre comme Hogarth ou Téniers aurait pu dessiner là une belle série de portraits grotesques ; un vaudevilliste y eût certainement trouvé plus d’une, plaisante scène et plus d’un couplet mordant, Parmi les personnages serrés ainsi l’un contre l’autre,