Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/699

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


moins savante, le succès de Mlle Rachel fut à peine entravé. Le public, qui n’avait pas rêvé une Roxane comme celle qu’avaient entrevue quelques critiques dans leurs fantaisies orientales, le public se contenta de la noble et fière jeune fille qui rendait ce caractère comme Racine l’avait tracé, avec simplicité et avec feu. Bajazet est la dernière pièce abordée par Mlle Rachel dans l’année de ses débuts.

L’année qui suit n’offre que deux reprises nouvelles, celle d’Esther et celle de Nicomède. Je ne crois pas que les pensionnaires de Saint-Cyr pussent mettre plus de grace et de décence à réciter les vers harmonieux de Racine devant la cour austère et polie de Louis XIV, que n’en unit Mlle Rachel à faire comprendre la candide beauté de cette poésie biblique aux fils de Voltaire et de Byron. Son origine hébraïque, cette origine dont elle porte l’empreinte par les belles coupes de son visage, donna un intérêt particulier à ces représentations. Après Nicomède, qui fut joué le 9 avril 1839, et où elle parut avec éclat et bonheur dans le rôle de Laodice, Mlle Rachel fut plus d’une année sans agrandir son répertoire. Cette actrice de dix-huit ans remplissant deux fois par semaine la salle des Français, pendant un si grand nombre de mois, avec neuf pièces de Corneille et de Racine, nous offre certainement une des plus grandes merveilles de ce temps-ci. Il y a honneur pour l’artiste et pour le public, que l’étude de ces chefs-d’œuvre n’a point lassé. Enfin, au mois de mai 1840, Mlle Rachel remporta une victoire toute nouvelle en jouant le personnage de Pauline dans Polyeucte. Un jour, un poète eut la curiosité de lui demander ce qu’elle pensait, quand elle prononçait au cinquième acte ce magnifique : Je crois, qui fait tomber sur son front des rayons de lumière : « En ce moment-là, répondit-elle, je crois. » Cette étrange faculté de dépouiller entièrement sa nature pour revêtir la nature qu’elle veut rendre est un des privilèges de Mlle Rachel. Depuis l’instant où elle entre sur la scène jusqu’à celui où elle en sort, elle est Hermione ou Camille, Monime ou Pauline ; elle a jusqu’aux plus intimes pensées de l’être poétique qu’elle représente. Ne vous imaginez pas qu’elle songe à son auditoire pendant qu’elle écoute Oreste ou Sévère : elle songe à Pyrrhus ou à Polyeucte. Le vers arrive sur sa bouche, non point par un effort de mémoire, mais par un mouvement du cœur. Quand elle s’écrie : Je crois, il vient de se passer en elle un combat véritable entre la puissance de la foi et les orageuses incertitudes du doute. Cette réalité de sentimens qui lui fait trouver de si admirables cris aux endroits où la passion est nécessaire, lui donne pendant tout le cours de ses rôles une aisance dont on est ravi. Ainsi, dans Polyeucte, il est de ces mots qu’elle prononce comme le foyer domestique les a entendu prononcer, de ces mots touchans et simples qui n’excitent pas les salves d’applaudissemens, mais qui vont réveiller dans l’ame de plus d’un spectateur attendri quelque accent de femme, de mère ou de sœur.

Marie Stuart, qui fut jouée près de cinq mois après Polyeucte, est la première pièce du répertoire moderne que Mlle Rachel ait étudiée. Une grande